Ton arc-en-ciel en noir et blanc
11 mars 2014 - Image par Romain Hainaut
Retour dans le temps / Chronique

*Cahier Spécial « Hors Norme »

Tout le monde en parle. La communauté homosexuelle est au centre de l’actualité internationale depuis au moins deux ans. Les manifestations contre l’homoparentalité en France, les lois pour le mariage aux États-Unis, et puis Sotchi et la Russie. À chaque fois, on se dit qu’il fait bon vivre au Québec. Ne nous leurrons cependant pas, il n’en a pas toujours été ainsi et beaucoup reste à faire.

De clandestinité à liberté

1969, c’est l’année où l’homosexualité a été retirée du code criminel canadien. Ça peut sembler loin, mais à cette époque, mes parents avaient déjà dix ans. 1977, plus d’une centaine de personnes sont arrêtées à Montréal pour avoir été dans une «maison de débauche» qui s’avère en fait être un bar gay: le Truxx. C’est suite à cette arrestation que la population gay se lève et demande l’ajout de l’orientation sexuelle aux motifs interdits de discrimination dans la charte des droits et libertés, chose qui leur est accordée la même année par le gouvernement provincial.

Si de telles avancées ont été possibles, elles trouvent leurs fondations dans une longue période de répression de la population homosexuelle du Québec. La Loi sur la «grossière indécence, est adoptée en 1890 par le gouvernement canadien. S’ajoutant à la criminalisation de la sodomie déjà en vigueur, elle permet la poursuite en justice d’un homme considéré avoir commis une «grossière indécence» avec un autre homme. Entre sa mise en application et 1907, en moyenne quatre hommes par année sont arrêtés pour y avoir dérogé. De même, en 1975, et ce malgré la décriminalisation de l’homosexualité,  la Loi sur les maisons de débauche, est adoptée. Si elle vise officiellement à assainir la qualité de vie à Montréal, son but principal est en fait de réduire la présence de saunas et de bars gay en vu des jeux olympiques de 1976 – ça vous rappelle quelque chose? – et de justifier les arrestations de ceux qui les fréquentent. Les années 1950 et 1960 voient effectivement une recrudescence des arrestations de masse dans les établissements à clientèle majoritairement homosexuelle. C’est ainsi que plus de 300 individus, dont 37 transsexuels, sont arrêtés lors de fiançailles entre deux hommes qui se donnaient au Lion D’or en mars 1950.

Entre sa mise en application et 1907, en moyenne quatre hommes par année sont arrêtés pour avoir dérogé à la Loi sur la «grossière indécence»

La réponse ne se fait cependant pas attendre. On voit dès le début des année 1970 l’apparition des premiers organismes politiques, dont le Front de libération des homosexuels (FLH) qui, en 1971, met sur pied le premier centre communautaire gay, dans le but de rassembler la communauté autrement que par l’alcool. Effectivement, depuis son apparition, autour de 1920, la communauté s’était majoritairement regroupée autour des premiers bars ouvertement gays, et c’est la disponibilité de tels espaces publics qui permet l’essor de la communauté homosexuelle. C’est à présent le temps d’un mouvement politique qui, à force de pétition, de congrès et de manifestations arrivent, en 2002, à faire accepter l’union civile au Québec et en 2005 le mariage pour l’ensemble du Canada.

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Les gays à l’avant-plan, les lesbiennes derrière la caméra

Si la communauté prend sa place dans la ville, notamment à travers son quartier, le village, qui devient, au tournant du XXIe siècle un centre névralgique culturel à Montréal, la représentativité des différents groupes compris dans cette dite communauté n’est pas des plus égalitaire. En effet, dès le début du XXe siècle, une scission s’opère entre gays et lesbiennes, autant géographiquement que dans les luttes. Des organismes différents les représentent, ils ne se regroupent pas dans les mêmes quartiers.

Mais présenter la chose aussi simplement serait oublier tout l’historique qui entoure les luttes de l’un et l’autre de ces groupes. Petit exercice de mémoire. Autre que Sappho, célèbre poétesse grecque de l’Antiquité qui exprime très explicitement son amour des femmes dans ses poèmes, êtes vous en mesure de nommer une seule lesbienne ayant vécu avant le XXe siècle? Ou même, avant 1950? À l’opposé, il nous semble plutôt facile de retracer le parcours homosexuel masculin au cours du temps. Sans s’attarder à l’homosexualité bien connue des Grecs de l’Antiquité, nous pourrions parler de Louis XIII, ou encore du comte de Buckingham, qui sont tous deux soupçonnés d’avoir entretenus des relations avec des hommes. Si l’homosexualité masculine n’était pas acceptée, elle fut pour le moins reconnue comme existante de tout temps. Pouvons-nous en dire autant du lesbianisme?

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Le concept, ou identité, lesbien apparaît officiellement au tournant du XXe siècle. Et encore là, son utilisation est plutôt restreinte. La raison de cette «invisibilisation» de la communauté homosexuelle féminine? Elle vous paraîtra peut être simpliste à première vue: le patriarcat. Je m’explique. L’apparition d’une division du travail interne à la famille, dans laquelle la femme, maîtresse de la maison, a comme objectif principal de vie le bien-être des enfants et de son mari, a très longtemps mis un frein à l’imaginaire collectif. Effectivement, si la société considère la femme comme principalement dédiée à son rôle familial et comme simplement capable de le remplir, comment pourrait-elle considérer que celle-ci puisse avoir d’autres passions, une autre femme par exemple? L’apparition tardive de l’identité lesbienne dans l’imaginaire collectif retarde donc, de facto, son acceptation.

Si la société considère la femme comme principalement dédiée à son rôle familial, comment pourrait-elle considérer que celle-ci puisse avoir d’autres passions, une autre femme par exemple?

Encore aujourd’hui, bien que plutôt bien acceptée dans les grands centres québécois, la communauté lesbienne reste beaucoup moins visible que celle des gays, autant sur la scène politique, artistique que sociale. Un autre effet de l’institution patriarcale dans les relations entre ces deux groupes? Dans tous les cas, si nous pouvons nous consoler en nous comparant – à la Russie par exemple – la  lutte commencée par le FLH est loin d’être terminée.