Retour à l’arène
11 février 2014 - Image par Erick Labbé
Robert Lepage met cartes sur table à la Tohu avec Pique & Coeur.

Entrer au théâtre, s’installer à sa place et regarder la scène avant le début de la pièce constitue la première déroute lorsque l’on s’aventure dans la tétralogie que Robert Lepage a mise en place avec sa compagnie Ex Machina. En face, à droite et à gauche, les autres spectateurs s’installent en attendant l’arrivée des acteurs dans la fosse. La scène circulaire précipite d’ores et déjà le public hors de ses repères habituels.

Pique, le premier spectacle présenté du 14 au 25 janvier, se déroule à Las Vegas, entrée en matière inévitable lorsqu’il s’agit de jeux de cartes. C’est Elvis Presley qui jaillit le premier hors des planches pour marier un couple de Québécois avec sa célèbre chanson «Love me tender». Suivant la dynamique du Lip Sync, les langues et les histoires s’entremêlent, se rejoignent et s’éloignent suivant une chronologie presque vraisemblable qui se déroule dans l’espace restreint du Nevada. La scène ronde offre des possibilités multiples qui sont exploitées avec brio. Le décor se transforme comme par magie, des trappes s’ouvrent, se referment. D’une chambre d’hôtel à la piscine comme du bar au campement militaire en passant par la cafétéria, les objets qui composent le décor s’intervertissent avec fluidité. Les changements de scène donnent une impression cinématographique saisissante à laquelle se mêle l’exploitation minutieuse de l’art théâtral. Le mouvement est incessant, le pourtour de la scène lui-même tourne à plusieurs reprises, représentant parfois le voyage d’un personnage ou encore le courant qui s’oppose à sa direction.

Entre le couple de Québécois, le barman, les soldats, les généraux, les hommes d’affaires et les femmes de chambres, des personnages, il y en a beaucoup. Pourtant, ils ne sont joués que par six acteurs (Sylvio Arriola, Nuria Garcia, Tony Guilfoyle, Martin Haberstroh, Sophie Martin et Roberto Mori) qui changent de costume à répétition, parfois même sur scène, liant habilement les tableaux les uns aux autres.

Pique est empreint de violence, peu de répit est accordé au spectateur sinon quelques soupirs de soulagement par-ci par là ainsi que de toutes petites lueurs d’espoir. Les spectateurs qui assistent à un spectacle de Robert Lepage pour la première fois sortent les yeux écarquillés, ceux qui sont un peu plus habitués diront qu’on l’a déjà vu être plus incisif.

Du 30 janvier au 9 février, c’est au tour de Cœur de réveiller les planches. Très différent de Pique, puisque les histoires qui s’entremêlent reposent sur une filiation. La trame principale repose sur la quête qu’entreprend Chaffik (Reda Guerinik) le jour où son père meurt et que sa grand-mère lui annonce que ses origines ne sont pas celles qu’il a toujours cru être. À cela se mêle le monde des illusions et des inventeurs avec Eugène Robert-Houdin (Olivier Normand) auquel succède George Méliès (Ben Grant), revisitant les spectacles de magie ainsi que le cinéma des premiers temps. Encore une fois, les tableaux s’intervertissent intelligemment, de nombreux indices parsèment le déroulement de la situation, des rappels, des clins d’œil à Pique. Le tout forme une construction agencée avec élégance. Les acteurs (John Cobb, Louis Fortier, Ben Grant, Reda Guerinik, Catherine Hughes, Kathryn Hunter et Olivier Normand) ont là encore  plusieurs rôles, mais non sans raison, et les différences entre leurs personnages sont souvent teintées de sens. Impossible de passer outre les métamorphoses de Kathryn Hunter qui passe de la grand-mère algérienne à un enfant du nom de Nabil en ne conservant que la puissance de son jeu.

Cœur a un charme plus sensible que Pique. L’esthétique en est formidablement séduisante et l’histoire suit un fil directeur plus persuasif qui s’ancre parmi ses contemporains de façon plus évidente avec notamment une référence au Littoral de Wajdi Mouawad au moment où Chaffik marche dans le désert en portant le cadavre de son père sur son dos.

La tétralogie n’est pas finie, il reste Carreau et Trèfle, à suivre dans les prochaines années.

La partie peut se prendre en cours de route dans ce monde où les cartes recèlent de symboles et jouent de divination, hasard, probabilité, règles et magie. Place au jeu!

 
Sur le même sujet:
8 novembre 2016
28 janvier 2014
4 février 2014