Du côté de chez Schwartz
1 novembre 2011
Un lavomatique niché au cœur du Plateau. Les murs sont ornés d’icônes orthodoxes et de cartes postales des îles égéennes.

Madame K, l’excentrique patronne au fort accent hellénique, va et vient entre les machines, tout en conversant avec une connaissance.  «You know, my son always tells me, Mama, you should come live with us in Westmount, but ey, I’m too well in the Plateau». Coquetterie d’immigrée de longue date, teintée de sincérité. Pourquoi quitter ce flamboyant quartier de riche mémoire?

Chaque matin, le boulevard Saint-Laurent semble émerger d’une lourde gueule de bois. Des chiens errent d’un trottoir à l’autre. Une vieille dame portugaise se rend à l’église. Quelques hipsters hantent les ruelles comme des conjurés. Quelques heures plus tard, le passant découvre un monde plus quotidien, loin des sirènes de Sainte-Catherine. On y trouve une ethnographie assez colorée d’un univers post-global, où tous les styles se croisent au long des larges trottoirs. À l’abri des klaxons, entre Saint-Laurent et Saint-Denis, quelques mouettes survolent des allées de maisons au charme discret. On avance sans le savoir dans un quartier fantôme, chaque mur dissimulant un émouvant spectre. Au Sud, ce sont les vestiges du monde de Michel Tremblay. Sur leur balcon, des fantômes de matrones attendent le retour du mari de l’usine, tricotant une écharpe ou égrenant un chapelet, s’apostrophant en joual d’une fenêtre à l’autre. Vers le Mile End, l’esprit de Mordecai Richler rôde encore et toujours. Dans le silence d’une vieille épicerie fermée, quelques ombres chantonnent en yiddish. Tout ce petit monde ne peut reprendre vie qu’entre les pages poussiéreuses d’un livre feuilleté, pour retomber dans l’oubli et la pénombre d’une librairie de seconde main.

Retour sur le Plateau du XXIe siècle après un voyage dans le temps. Le vieux bouquiniste et son camarade se remémorent le temps du Front de libération du Québec. Entre deux piles de reliures, Saint-Denis enneigé agit comme un aimant. Le marcheur sorti, la nuit tombe et les lumières se lèvent. Les enseignes s’allument et brillent. De tous les points cardinaux, le Plateau est un monde splendide, village au sein de la ville, où le temps semble arrêté. Pourtant, tout est en mouvement depuis une trentaine d’années.

Les lieux changent. Le Plateau semble pris dans un mécanisme de changement effréné. Chaque friperie qui meurt se transforme en bar à tapas, les tavernes sont abandonnées aux succursales de marques américaines. Les vitrines se dorent petit à petit, et les loyers montent comme la marée. Les familles les plus ancrées émigrent, laissant derrière elles quelques aïeux condamnés à devenir aussi des fantômes de leur propre vivant, dans un monde qui va trop vite. La traditionnelle pluralité ethnique et linguistique du quartier ne se révélera bientôt plus que dans des restaurants dignes d’une grande capitale. L’ancien quartier ouvrier coloré se métamorphose en un bastion bobo où va bon train un consumérisme décontracté, néanmoins intense. Les fantômes ont aussi des droits. Ceux du Plateau pourraient peut-être sortir de leur grenier, brandir une pancarte et joindre les indignés du Square Victoria.