La tête de mon père: splendeurs et misères des Soviétiques
15 mars 2011

En tant que fille née de parents ayant vécu sous le régime soviétique, et ayant moi-même passé les cinq premières années de ma vie (les plus importantes, diraient les freudiens!) au sein de la Mère-Patrie du communisme, j’ai souvent du mal à expliquer aux gens d’ici le genre de valeurs, de peines et de joies que vivaient mes proches en Russie soviétique. L’image de la vie sous le régime est souvent très figée et peu nuancée, les citoyens des sociétés «libres» associant automatiquement propagande, dictature et pauvreté relative au malheur collectif. Normal, me direz-vous, et même évident. Bien sûr, comment vivre heureux ailleurs que dans une démocratie, encourageant liberté d’expression et accumulation des biens matériels de base? Vraiment, je ne saurais m’opposer à ce point de vue et ne choisirais pas autre chose pour ma propre personne. Pourtant, quelque chose sonne toujours faux à mes oreilles dans ce discours manichéen entre monde libre et monde asservi, surtout quand j’ai connu des êtres humains qui étaient bien plus que des automates dévoués au régime.

C’est pourquoi je me réjouis de trouver dans le roman tout récent d’Elena Botchorichvili un point de vue aussi lucide que sensible sur cette époque. La jeune auteure géorgienne habite à Montréal et écrit en russe de courts romans qu’elle qualifie de «sténographiques». Toutefois, elle n’est publiée qu’en traduction. Son dernier ouvrage, La tête de mon père, est un roman de la mémoire, dont il emprunte les particularités: oublis, répétitions, images photographiques de moments marquants, circularité. Aussi politique que le fond puisse être, ce sont des souvenirs d’une intimité profonde qui reviennent à la mémoire du personnage-narrateur masculin, lequel écrit une longue lettre à son fils pour lui décrire la vie qu’ont vécue ses propres parents, «avec seulement les moments les plus lumineux». Il s’agit donc aussi d’un roman qui dépeint la succession des générations, ce qui prend un sens particulier pour une auteure de l’ex-URSS, pays où il n’y a pas d’abîme plus profond que celui qui se creuse entre deux générations se succédant.

L’auteur peint à traits bigarrés des moments de la vie de personnages dont l’insouciance n’est pas sans rappeler les films du prodigieux cinéaste géorgien Otar Iosseliani, également expatrié, mais en France. Il ne s’agit pas d’un parallèle gratuit entre deux créateurs exilés d’une même patrie: le cinéma, son empreinte et sa magie sont omniprésents dans le roman de Botchorichvili. La mère du personnage principal est une étoile oubliée du cinéma réaliste socialiste, rendue brièvement célèbre par un rôle épisodique et discrètement érotique; le personnage principal et sa sœur s’évadent régulièrement au cinéma; et la vie même sous le régime est comparée à un film réaliste socialiste. Il y a d’ailleurs un passage dans le roman qui semble faire directement allusion aux premiers courts-métrages muets de Iosseliani: «Je me souviens de courts-métrages muets étonnamment beaux où les personnages aimaient et dansaient sans paroles. On les a interdits. Nous ne voyions que rarement des films “sur rien”».

Ce petit roman, paru en février 2011 chez Boréal, concilie à merveille, à mon sens, deux grands pôles à première vue contradictoires de la vie sous le régime communiste: la propagande et l’ignorance de la population sur les coulisses de la politique, et le grand bonheur collectif, orchestré, mais authentique pour les individus qui l’ont vécu:

Je voudrais expliquer pourquoi nous nous débrouillions tous pour être heureux en vivant dans la grisaille de l’Union soviétique. Nous étions unis, nous étions tous comme un seul homme. On nous avait privés du passé et on nous détournait du présent en nous faisant rêver à l’avenir. Nous étions égaux, en ce sens que quelqu’un décidait pour nous, à notre place –si l’on devait nous insérer dans le livre ou nous en extirper. Nous avions la certitude absolue que l’avenir ne dépendait pas de nous, de nous personnellement, bien qu’il fût le nôtre. Dans la pièce de théâtre, dans le film où nous vivions, il y avait une unité de temps (le futur) et une unité de lieu. Nous savions que nous mourrions tous là où nous vivions […] Et la joie de vivre pouvait atteindre des sommets incroyables.

Je vous conjure donc d’avaler d’un trait ce court bouquin pour saisir une vision subtile et touchante d’une période qu’on a trop connue par le biais des films hollywoodiens, et de courir ensuite à la Boîte noire pour découvrir l’univers onirique et séduisant des films de Otar Iosseliani, dont le dernier, Chantrapas, date de 2010.

 
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