McGregor et ses danseurs offrent une performance inoubliable
15 février 2011
La compagnie Random Dance présente Entity, une chorégraphie pour corps désossés.

C’est dans la salle comble du Théâtre Maisonneuve que Wayne McGregor a donné la dernière représentation de la tournée canadienne de Entity, une chorégraphie créée en 2008, chef d’œuvre de la danse contemporaine.

Ravi Deepres

La scène est délimitée par trois larges pans rectangulaires attachés à des leviers, et sur lesquels sont projetées par moment des vidéos de gros plans de cellules microscopiques et de parties du corps humain, des chiffres et des formules scientifiques, et de la neige, comme sur une télévision brouillée. L’espace est ouvert dans les coins, qui servent d’entrée et de sortie aux danseurs frénétiques aussi agités que des électrons. Pas hasardeuse pour autant, leur danse révèle un travail approfondi sur le mouvement et dépasse les limites du corps.

Entity est une performance diptyque qui n’offre aucun répit au spectateur, constamment au bord de son siège. Le spectacle débute après la projection en boucle d’une vidéo montrant un lévrier qui court (et qui rappelle les décompositions photographiques du mouvement d’Eadweard Muybridge). Un danseur se lance énergiquement au milieu du décor blanc et austère, les épaules et les bras projetés derrière lui, la poitrine et le pelvis poussés vers l’avant, et le dos arqué en une courbe extrême qui fait remonter les fessiers à une hauteur impressionnante. Son rythme exalté rappelle le lévrier haletant. D’autres danseurs se jettent ensuite sur scène avec la même fougue, jusqu’à ce qu’un second danseur accapare tout l’espace, le corps moins convulsé et plus fluide. La froideur de l’éclairage blanc change aussi, tourne à un beige orangé qui rappelle les croquis de la Renaissance, de De Vinci. La cadence effrénée ralentit, le corps ressemble alors à une sculpture qui prend vie.

Ces deux pendants forment les deux facettes du corps selon Wayne McGregor. À la fois difforme et grotesque, le corps, à l’écoute de la musique, conserve une fluidité étonnante et une énergie qui semble inépuisable. Sous les mains du chorégraphe, il est désossé, les membres pivotent sur les articulations et forment des angles étranges, mais les mouvements demeurent aisés, et n’altèrent jamais le flux lyrique. Les couples se tordent et se nouent jusqu’au point où il est difficile de distinguer quel membre appartient à quel danseur. En groupe, les danseurs sont si rapides qu’il est impossible de se concentrer sur un seul danseur, la beauté de la scène résidant dans l’ensemble, comme dans une danse kaléidoscopique.

Vêtus minimalement de culottes noires et de débardeurs blancs, les danseurs occupent la scène seuls, en duo ou en groupe, sur une bande-son de Jon Hopkins et Joby Talbot, qui calquent les chorégraphies haletantes se succédant sans pause, avec une énergie bien partagée, équilibrée et hautement maîtrisée. Entre un frottement de cordes de violon mélodramatique et des tonalités pastorales rappelant certaines bandes-son originales cinématographiques, et de l’électro dubstep, les danseurs enlèvent leurs débardeurs, les hommes révélant leurs poitrines et les femmes, des soutiens-gorge sportifs noirs. Les mouvements, bien qu’abstraits, ne manquent pas d’évoquer quelques bribes d’histoires, d’humanité.

L’intégration de l’art visuel, de la technologie et des sciences biologiques dans la danse de Wayne McGregor n’altère en aucun cas l’expérience artistique. L’heure passe sans qu’on s’en aperçoive. Le spectacle se termine sur la vidéo du lévrier qui semble courir sur place, mais sa course nous parait alors naturelle, comme la performance de la compagnie Random Dance.

Sans aucun doute l’une des meilleures représentations de danse contemporaine, Entity est la première performance chorégraphiée que l’on peut télécharger entièrement sur iTunes.