Résister envers et contre tout
8 février 2011

Il y a trop d’images. Le titre est aussi péremptoire que le recueil qu’il annonce. Il faut savoir que le tout nouveau livre du cinéaste Bernard Émond, paru chez Lux en janvier, est un recueil de textes épars, tous déjà parus ailleurs ou prononcés dans divers contextes. Une ligne conductrice les unit: l’appel à la résistance. Résistance aux images publicitaires, au divertissement de masse, aux réflexions faciles, au cynisme qui est, enfin, «la maladie des gens intelligents». Une fort noble cause, venant d’un homme on ne peut plus sincère.

On peut constater cette sincérité dans la cohérence qui relie chacun des petits textes. Certaines formules et images sont reprises telles quelles d’un texte à l’autre, ce qui ne témoigne pas d’un recyclage paresseux, mais bien du fait que le cinéaste reste fidèle à ses idées. Il cite à plusieurs reprises Chris Giannou, un médecin de guerre canadien, à qui on avait demandé comment il avait fait pour garder ses principes de jeunesse, ce à quoi il avait répondu: «C’est à ceux qui ne les ont pas gardés qu’il faut poser la question.» Ce postulat est primordial pour Bernard Émond, qui dénonce les anciens gauchistes de sa génération devenus des bourgeois capitalistes se confortant dans le cynisme.

La terminologie marxiste est en effet très présente dans les textes de l’auteur, qui cite parmi ses lectures (il se dit avant tout lecteur) le petit panthéon socialiste que voici: Simone Weil, George Orwell, Pier Paolo Pasolini.

Plus près de nous, il poursuit également un dialogue outre-tombe avec Pierre Vadeboncœur à qui il dédie ce recueil. Un de leurs sujets de discussion non épuisé, à la mort du grand essayiste, était celui de la spiritualité.

Cette thématique parcourt autant le recueil que la filmographie de Bernard Émond. Une spiritualité toute particulière, qui puise énormément dans la tradition et l’iconographie chrétiennes, mais qui se dit toutefois agnostique. C’est aussi une religiosité qui n’est pas en rupture avec le marxisme (la religion est loin d’être l’opium du peuple pour Bernard Émond), mais bien en symbiose avec lui. Il affirme (à plusieurs reprises, encore une fois) qu’il voterait demain matin pour un parti politique qui aurait pour mandat le Sermon sur la montagne. Ce parti serait, selon lui, d’un socialisme assez radical. L’auteur fait appel à de grandes valeurs qui ne devraient jamais «passer de mode», mais qui semblent aujourd’hui anachroniques: la responsabilité et l’honneur, par exemple. Il les fait revivre avec finesse et intelligence, mais aussi avec un brin de désespoir devant la situation actuelle.

On peut être un peu déçu par la première partie du recueil intitulée «Cinéma cinémas» qui ne rassemble pas tout à fait des réflexions de cinéphile sur le cinéma en tant qu’art. Bernard Émond dit lui-même, en bon anthropologue, que le cinéma est un détour, un moyen pour accéder (je résume grossièrement) à la fois à la vérité et à la résistance.  On peut être agacé, parfois, de ce qu’on nous répète sans cesse que la publicité est mensongère et que la culture de masse en est une de divertissement, et de ce que la «thèse» du livre soit un peu trop claire dès la page couverture.

Je crois néanmoins qu’il faut voir en cela l’admirable cohérence et la singulière sincérité de l’auteur, qui cite d’ailleurs Pasolini à son propre compte, me semble-t-il: «Il se peut que les lecteurs trouvent que je dis des banalités, mais ce qui est scandalisé est toujours banal. Et moi, malheureusement, je suis scandalisé.»