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Il est médecin, she does the dishes

Google Traduction est sexiste.

Catvy Tran | Le Délit

Dimanche soir, 23 heures : la bibliothèque Schulich commence à devenir ma relation la plus sérieuse, et je me demande véritablement si je ne devrais pas payer mon loyer ici. Trop épuisée pour ordonner à mon cerveau de faire l’effort de traduire – mon bilinguisme s’avérant un peu bancal ( j’ai été acceptée à McGill grâce au test de Duolingo) –, j’ouvre Google Traduction et lui donne quelques mots. « Ses bras musclés » (pour ma défense, je devais décrire une statue et j’étais très fatiguée) ont donné his muscular arms, alors que ceux-ci pourraient très bien être féminins, aucune indication de genre ne figurant dans la case française. Remarquant cela, je m’amuse avec l’algorithme : son corps nu devient her naked body ; a doctor, un docteur ; sa tendresse, her tenderness, et ainsi de suite… Les muscles au masculin, la nudité au féminin. Face à ça, pas de doute me dis-je, Google Trad est sexiste. 

Positivité au masculin, négativité au féminin 

Le Reykjavík Grapevine, qui relayait une étude islandaise,  rapporte que les adjectifs positifs islandais étaient plus souvent traduits en anglais au masculin, n’apparaissant au féminin que dans 23 % des cas. Les adjectifs négatifs, quant à eux, étaient traduits au féminin dans 60 % des cas. Ce serait donc la signification de l’adjectif qui déterminerait son genre, et les traits de personnalité négatifs qui auraient un penchant féminin. 

Pour les mots qui décrivent l’apparence, la tendance s’inverse, et ce sont les termes les plus élogieux qui penchent vers le féminin. Cela rejoint une habitude médiatique commune, s’intéressant davantage aux attributs des femmes qu’à leur travail. En Islande, les reportages sur des femmes scientifiques reconnues pour leurs travaux s’attardent sur leur apparence, comme les vêtements de la directrice de la Santé Alma Möller ou les lunettes de la volcanologue Kristín Jónsdóttir, plutôt que sur leur science. 

Les pronoms masculins seraient attribués aux rôles professionnels et les pronoms féminins aux rôles liés à la sphère domestique. La  traduction d’un mot ou d’une phrase neutre s’avère donc stéréotypiquement genrée. 

L’apprentissage de l’IA 

Les sites de traduction utilisent l’intelligence artificielle (IA), et celle-ci se révèle souvent sexiste. Ce comportement découle de son entraînement qui apprend des stéréotypes en analysant des masses de textes écrits par des humains et récoltés sur internet. L’égalité entre les genres s’avère très difficile à atteindre dans le domaine des technologies automatisées, et le sexisme retrouvé dans le système interne de Google Trad reflète en fait l’écart entre les genres présents dans la société. 

Colonialisme digital 

Une autre étude nomme ce phénomène colonialisme numérique. En fait, pour rendre la traduction possible, Google utilise la technique de « langue pivot » (bridging). Cela signifie que pour traduire de la langue X vers la langue Y, il faut introduire une troisième langue (E) – pour laquelle il existe des  données bilingues permettant de traduire de X vers E, puis de E vers Y. L’anglais est la langue pivot la plus couramment utilisée. Cependant, en passant par l’anglais, qui ne marque pas le genre sur les noms mais l’impose sur les pronoms, des stéréotypes se glissent. Cette langue dispose pourtant d’un pronom neutre, they, s’utilisant lorsque le genre est inconnu ou indéterminé, que la machine n’emploie pas. Elle manque ainsi de neutralité et  exclut aussi les personnes non-binaires ou transgenres – ce  pronom étant choisi aujourd’hui par ceux qui ne s’identifient pas exclusivement comme hommes ou femmes pour qu’on les désigne de façon neutre. Selon le répertoire des risques de l’IA du MIT, des millions de femmes et de  candidats issus de minorités pourraient subir une discrimination systémique dans le recrutement automatisé, et le même biais pourrait s’étendre aux demandes de prêt et aux résultats de recherche. 

Femmewashing 

En 2018, Google a introduit une fonctionnalité indiquant deux pronoms (his/her) lors de la demande de traduction d’un terme.  Si l’on demande à Google Trad de traduire le mot engineer en français, deux propositions nous sont faites : ingénieure ou ingénieur. Mais dès que l’article indéfini an est placé devant ce mot (an engineer), la réponse devient un ingénieur, du moins au moment d’écrire ces lignes. Ces « efforts » de Google semblent donc peu sincères. 

« Les pronoms masculins seraient attribués aux rôles professionnels et les pronoms féminins aux rôles liés à la sphère domestique »

Finalement, l’étude islandaise, citée par le Reykjavík Grapevine, affirme que « la technologie joue un rôle de plus en plus important dans la vie des gens, et il est donc dangereux qu’elle s’oppose à la lutte pour la justice qui a eu lieu ces derniers temps (tdlr) ». D’autant plus que Google Traduction est relié automatiquement à plusieurs applications, navigateurs et services de l’écosystème Google, comme Google Chrome, Google Gemini, Google Docs, Gmail, et autres. Des biais inconscients se glisseraient donc partout, et pourraient amplifier les inégalités de genre dans le futur. 

Cet article ne traite que du genre, mais Google Trad gère aussi très mal l’argot, l’ironie, les expressions idiomatiques, et la précision de la traduction chute fortement pour certaines langues moins courantes. Beaucoup d’améliorations restent donc à faire pour cette application mondialement utilisée. 

Sur ce, je retourne décrire ma statue aux bras musclés.


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