Le 12 avril 2026, Christine Fréchette remporte avec 57,9 % des voix la course à la direction de la Coalition Avenir Québec (CAQ), devant Bernard Drainville. Trois jours plus tard, elle est devenue la deuxième femme à occuper le poste de première ministre du Québec, après Pauline Marois, qui l’a occupé en 2012. Le parti venait pourtant de tomber à 9 % dans un sondage de la firme Léger en mars. Aux élections du 5 octobre, la CAQ, qui détenait encore 79 sièges à la dissolution de l’Assemblée, n’en conserve aucun. Fréchette, qui avait quitté sa circonscription de Sanguinet pour se présenter à Trois-Rivières, est elle aussi battue et démissionne le lendemain.
Dès son arrivée à la tête du parti, La Presse parle de « précipice de verre », aussi appelé « falaise de verre », ce phénomène selon lequel les femmes accéderaient au pouvoir plus souvent que les hommes lorsque leur parti est déjà en déclin. Après la démission de Fréchette, une dépêche de La Presse canadienne reprend l’expression. Une étude de la politologue Melanee Thomas, de l’Université de Calgary, permet de sortir de l’intuition. Elle a examiné, au cas par cas, si les premières ministres provinciales canadiennes avaient hérité de partis en difficulté. Appliquée à la chute de Fréchette, la falaise de verre tient-elle, ou n’est-ce qu’un raccourci médiatique ?
Des conseils d’administration aux partis
En 2005, Michelle Ryan et Alexander Haslam, chercheurs à l’Université d’Exeter, se penchent sur le FTSE 100, l’indice des cent plus grandes sociétés cotées à Londres. Dans un marché en baisse, les entreprises qui y nomment une femme à leur conseil d’administration ont connu de mauvais résultats pendant les cinq mois précédents. Pas celles qui nomment un homme. Ils baptisent alors ce phénomène la « falaise de verre ».
En politique, Thomas avance que la crise ou le déclin découragent les hommes qui auraient pu briguer la direction du parti. Les femmes, elles, y voient une occasion, explique-t-elle dans la dépêche : « C’est ma chance, si je ne me lance pas maintenant, serai-je encore dans la course quand la situation s’améliorera ? »
« Au Canada, hommes et femmes n’accèdent pas par la même porte à la tête des gouvernements provinciaux »
L’étude de Thomas ne porte que sur les provinces. Dans la même dépêche, l’ancienne première ministre de l’Ontario Kathleen Wynne rapproche pourtant le cas de Fréchette d’un cas fédéral, celui de Kim Campbell, ministre dans le gouvernement de Brian Mulroney. Seule femme à avoir dirigé le Canada, Campbell succède à ce dernier en juin 1993, alors tombé à environ 12 % d’appuis. Elle reste 132 jours en poste, et son parti passe de 156 à deux sièges.
Au Canada, hommes et femmes n’accèdent pas par la même porte à la tête des gouvernements provinciaux. Quand un premier ministre démissionne en cours de mandat, son parti, toujours au pouvoir, organise une course à la direction. Celui ou celle que le parti désigne devient du même coup premier ministre, sans passer par une élection générale, où l’ensemble des électeurs se prononcent. L’étude de Thomas, parue en 2018, montre que six des huit premières ministres provinciales du Canada étaient arrivées au pouvoir par cette voie, tandis qu’un peu plus de la moitié des hommes l’avaient fait lors d’une élection générale.
La falaise à l’épreuve des chiffres
Pour mesurer le déclin d’un parti, Thomas a croisé cinq indicateurs, allant des résultats électoraux aux dons, en passant par les sondages.
Rita Johnston, première femme à diriger une province canadienne, prend la tête du Crédit social de Colombie-Britannique en 1991, en plein scandale de conflit d’intérêts, après la démission de Bill Vander Zalm. Pauline Marois hérite quant à elle en 2007 d’un Parti québécois (PQ) tombé au troisième rang pour la première fois depuis sa première victoire en 1976, derrière les libéraux et l’Action démocratique du Québec. Thomas qualifie ces deux formations de partis en crise, c’est-à-dire qu’elles font face à une difficulté aiguë, à un scandale ou à une lourde défaite. Kathleen Wynne, devenue première ministre de l’Ontario en 2013, reprend pour sa part un Parti libéral que la politologue range dans une autre catégorie, celle du déclin, soit l’érosion lente d’un soutien.
« Le cas de Fréchette nuance toutefois cette mécanique, l’idée que les hommes renoncent quand le parti va mal, puisqu’elle a dû battre un homme pour obtenir le poste »
À l’inverse, Thomas n’a pas pu établir que les partis dirigés par Catherine Callbeck, Kathy Dunderdale, Christy Clark et Alison Redford étaient en déclin au moment où ces femmes en ont pris la tête. Ces cas couvrent quatre provinces et près de vingt ans. Les preuves sont « au mieux partielles ou non concluantes (tdlr) », et les quatre ont ensuite mené leur parti à une victoire majoritaire. Le huitième cas, celui de Rachel Notley, est traité à part, puisqu’elle dirigeait « un petit parti de gauche. » La falaise de verre n’explique donc que trois des huit cas.
Hors du Canada, la recherche aboutit à un constat semblable. En 2020, une équipe menée par Thekla Morgenroth réunit trois méta-analyses et conclut que le phénomène existe, mais qu’il est de faible ampleur et varie selon les milieux. Dans les expériences, les femmes sont plus souvent choisies pour diriger en temps de crise, surtout dans les pays les plus inégalitaires entre hommes et femmes.
Une étude de Susan Adams et de ses collègues, portant sur les nominations de PDG américains entre 1992 et 2004, ne trouve pour sa part « aucune falaise de verre ». Les entreprises qui nommaient une femme se portaient même, en moyenne, mieux que celles qui nommaient un homme. Ryan et Haslam leur ont répondu que les falaises de verre ne sont « ni universelles ni inéluctables », tout en appelant à la prudence dans l’interprétation de ce résultat.
Le Québec, entre falaise et usure
Sur le papier, le parcours de Christine Fréchette coche presque toutes les cases de la théorie. Elle hérite d’un parti en perte de vitesse, quitté par son cofondateur François Legault après deux mandats au pouvoir, au plus bas dans les sondages au moment de la course, puis rayé de la carte six mois plus tard. Le Québec avait déjà connu un scénario semblable. En mai 2020, après le retrait de son unique rival, Dominique Anglade prend la tête du Parti libéral du Québec (PLQ), encore sonné par la défaite de 2018. Deux ans et demi plus tard, le PLQ réalise le pire score de son histoire, sous les 15 % des voix, et elle démissionne dans la foulée. Ce cas échappe certes à l’étude de Thomas, qui se limite aux partis au pouvoir, alors que le PLQ siégeait dans l’opposition. Il reproduit pourtant la mécanique de la falaise de verre.
Le cas de Fréchette nuance toutefois cette mécanique – l’idée que les hommes renoncent quand le parti va mal –, puisqu’elle a dû vaincre un homme pour obtenir le poste. Avec 42,1 % des voix, Bernard Drainville n’avait rien d’un candidat de façade. L’Alberta offre un contre-exemple récent. Pour prendre la tête du Parti conservateur uni en 2022, Danielle Smith a elle aussi dû l’emporter face à six adversaires, dont Travis Toews et Brian Jean. Elle a remporté une majorité l’année suivante et dirige aujourd’hui la province.
Pour le politologue Thierry Giasson, de l’Université Laval, le genre n’est d’ailleurs qu’un facteur parmi d’autres. Cité dans la même dépêche, il estime que Drainville se serait lui aussi « cassé les dents » face à l’usure d’une CAQ au pouvoir depuis deux mandats. Le parcours de Pauline Marois rappelle qu’hériter d’un parti en crise n’interdit pas de gagner une élection. Seule candidate à la direction du PQ en 2007, elle le ramène au pouvoir en 2012, avant d’être battue deux ans plus tard.
Le phénomène décrit donc une tendance plutôt qu’une règle. Pensée pour révéler une inégalité, la théorie peut toutefois devenir une fatalité, comme si le pouvoir n’était confié aux femmes qu’une fois le navire en train de couler. Cette lecture efface celles qui ont gagné, dont Christy Clark, et réduit les défaites à une question de genre. Pour Giasson, Fréchette « voulait vivre un moment Mark Carney » et a finalement « vécu un moment Kim Campbell ».



