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Affaire Ewert : qui savait quoi ?

À l’Université McGill, l’accueil de Jeffrey Ewert laisse des questions sans réponse.

Catvy Tran | Le Délit

Jeffrey Ewert est de retour en détention. Le Service correctionnel du Canada (SCC) a annoncé le 24 octobre la suspension de sa semi-liberté, dans l’attente d’un examen plus approfondi de sa situation. Sa présence à la Faculté de droit de McGill avait suscité des inquiétudes étudiantes et conduit l’Université à examiner ses propres pratiques. Si son retour en détention modifie la situation immédiate, les questions sur son accueil demeurent : quelles mesures concrètes avaient été prévues pour organiser sa présence sur le campus et comment l’Université McGill a‑t-elle répondu aux préoccupations de sa communauté ? 

Une présence qui suscite de nombreuses interrogations 

En 1984, Jeffrey Ewert a été reconnu coupable de meurtre au deuxième degré et de tentative de meurtre pour deux attaques commises contre une femme et une adolescente en Colombie-Britannique. Condamné à la prison à perpétuité, il avait obtenu depuis 2025 un régime de semi-liberté, prolongé de six mois en juin 2026. Il est important de noter que Ewert avait effectué une demande de semi-liberté en 2022, qui lui avait été refusée, son risque de récidive jugé trop élevé. Il a finalement obtenu ce statut après avoir contesté la décision, affirmant que les principes Gladue – arrêt clé en droit autochtone – n’avaient pas été suffisamment pris en compte. La semi-liberté, accordée pour six mois au maximum et pouvant être renouvelée par périodes supplémentaires, permet de participer à des activités de réinsertion dans la collectivité tout en imposant de retourner chaque soir dans un établissement résidentiel communautaire ou un pénitencier. C’est dans ce cadre que Ewert a entrepris ses études à McGill, où il fréquentait les cours et les événements de la Faculté de droit depuis août. 

Selon les documents de libération conditionnelle, son risque de récidive se situait dans la catégorie modérée dans les conditions d’encadrement prévues. La Commission des libérations conditionnelles a toutefois exprimé des préoccupations concernant ses interactions avec les femmes et ses attitudes à leur égard. Ewert fait par ailleurs l’objet d’une exclusion temporaire du campus depuis le 6 octobre. Dans une lettre ouverte, des étudiants en droit ont formulé des allégations de contacts physiques inappropriés avec des étudiantes et dénoncé certaines de ses interactions sur les réseaux sociaux. Son avocate, Nora Demnati, a mis en garde contre des conclusions fondées sur des informations partielles ou sorties de leur contexte. Les motifs précis de la décision de McGill n’ont pas été détaillés lors de son échange avec Le Délit. 

La découverte de ses antécédents – des condamnations pour meurtre au deuxième degré et tentative de meurtre – a suscité des réactions divergentes : la possibilité d’une réinsertion par l’éducation côtoie des inquiétudes concernant la sécurité des étudiants et le manque d’information à propos de ce sujet. L’affaire soulève ainsi une question qui dépasse la décision d’admission : comment l’Université prépare-t-elle, accompagne-t-elle et accepte-t-elle une telle situation ? 

Avant l’arrivée : un encadrement à préciser

Sollicitée par Le Délit, l’Office de la communication et des relations externes de McGill a décliné une entrevue et transmis une déclaration écrite. L’Université y indique que la vérification des antécédents judiciaires ne fait généralement pas partie des processus d’admission des universités canadiennes. Invoquant les lois québécoises sur la protection des renseignements personnels, elle refuse de commenter les circonstances individuelles du dossier. 

« La possibilité d’une réinsertion par l’éducation côtoie des inquiétudes concernant la sécurité des étudiants et le manque d’informations à ce sujet. »

Sa réponse ne précise donc pas quels services connaissaient la situation d’Ewert avant son arrivée, ni si des dispositions particulières avaient été établies. Nora Demnati affirme pourtant à CBC que McGill était consciente de ses antécédents et de son statut lors de sa candidature. L’absence de ces précisions ne démontre toutefois pas l’existence d’un encadrement prévu pour la situation. 

Dans son communiqué écrit, McGill explique qu’elle collaborerait avec les organismes gouvernementaux concernés, notamment le SCC, si des renseignements préoccupants lui étaient signalés. Elle pourrait également utiliser les mécanismes prévus par ses politiques internes, dont son Code de conduite de la personne étudiante.

L’Université décrit ainsi les mesures qu’elle peut prendre, sans préciser comment elle s’était préparée à l’arrivée d’Ewert sur le campus. L’admission, les conditions de libération et l’accès aux espaces universitaires relèvent de décisions distinctes, dont la coordination reste à clarifier : qui était responsable du suivi et selon quels critères les mesures en place étaient elles évaluées ? 

Une réponse après le début de l’année

Dans un message adressé à la communauté mcgilloise le 16 octobre, Angela Campbell, provost et vice-rectrice principale aux études, indique que l’administration a reçu, seulement après la rentrée, des informations soulevant des inquiétudes pour la sécurité et le bien-être des étudiants. 

« Nous avons pris des mesures réfléchies et fermes », écrit-elle. Elle précise qu’Ewert n’est pas venu sur le campus depuis début octobre et que sa situation fait l’objet d’un examen, sans identifier les services responsables de ce dernier. McGill a également communiqué avec les corps gouvernementaux responsables de la surveillance des personnes en liberté conditionnelle, sans préciser lesquels, à quelle date, ni la teneur des échanges. 

Angela Campbell reconnaît également que des membres de la communauté s’inquiètent et se demandent pourquoi ils n’ont pas été pleinement informés plus tôt. « Ces préoccupations sont légitimes, et nous les prenons très au sérieux », écrit-elle. 

Le manque d’information au cœur des préoccupations

Pour une étudiante à la Faculté de droit qui a souhaité garder l’anonymat, l’information est d’abord venue d’une amie ayant lu des articles de presse. Elle côtoyait pourtant déjà Jeffrey Ewert dans un cours d’une quinzaine de personnes, s’asseyait à ses côtés et avait effectué des travaux d’équipe avec lui. 

Depuis que l’affaire a éclaté, l’étudiante explique s’être principalement renseignée par les médias et les échanges entre étudiants avant le message du 16 octobre. Elle aurait souhaité recevoir davantage de contexte pour décider de ses interactions en connaissance de cause lorsqu’il était encore présent sur le campus et pour comprendre la situation. 

Son témoignage met en lumière une attente envers le cadre universitaire : elle ne s’attendait pas à devoir envisager des précautions particulières avec une personne de sa classe. Bien que cette expérience individuelle ne permette pas de mesurer l’opinion de toute la faculté, elle illustre cependant la manière dont le manque d’information peut peser sur des relations quotidiennes jusque-là ordinaires. 

Les positions divergent parmi ses camarades. Selon l’étudiante, certains jugent injuste de priver Ewert d’une possibilité de réintégration dans la société, tandis que d’autres s’inquiètent de sa proximité quotidienne avec des jeunes femmes. Ces préoccupations ne constituent pas nécessairement un rejet de la réinsertion : elles portent aussi sur son encadrement dans un milieu universitaire. L’étudiante reste elle-même partagée. À ses inquiétudes s’ajoute un malaise face au changement d’attitude envers Ewert, auparavant perçu comme un camarade agréable. Cette mise à l’écart l’amène notamment à s’interroger sur les conséquences d’une aliénation plus générale tout au long de son parcours de réinsertion. 

Confidentialité et transparence 

La demande de transparence couvre en réalité deux questions. La première concerne l’accès aux renseignements individuels, tandis que la seconde concerne les règles du jeu qui, dans l’administration, est chargé de faire le lien avec les organismes de surveillance ? Comment un signalement circule-t-il entre les services ? À partir de quel moment la communauté doit-elle être avertie ? 

L’Université fait valoir que la confidentialité protège à la fois l’étudiant concerné et les personnes qui ont exprimé des inquiétudes. De leur côté, des membres de la communauté, dont l’étudiante interrogée par Le Délit, disent avoir souhaité davantage de contexte pour avoir la possibilité de décider de leurs interactions tout en étant conscients de la situation. Les deux positions ne s’excluent pas mutuellement, mais l’information disponible publiquement ne permet pas de dire où l’Université se positionne aujourd’hui entre les deux. Le retour d’Ewert en détention ne tranche pas cette question. Le SCC poursuit l’examen de sa situation, tandis que celui mené par l’Université n’a pas de calendrier ni de forme connus. 


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