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La laïcité dans les programmes aux élections

Les femmes musulmanes voilées discriminées par les lois sur la laïcité.

Ana Camila Torchia | Le Délit

Alors que la visite du pape place de la Concorde à Paris a rassemblé plus de 800 000 personnes selon le Vatican, la question de la relation entre la religion et les États laïques se pose. 

Laïcités québécoise et française 

En France, la loi du 9 décembre 1905 établissant la séparation de l’Église et de l’État assure la protection de la liberté de culte, le respect du pluralisme et la neutralité de l’État. La visite du pape, ainsi que sa rencontre à l’Élysée avec le président français Emmanuel Macron, se fait dans un cadre diplomatique officiel, et rappelle que la laïcité n’est pas la négation de la religion. 

Au Québec, c’est la loi 21 sur la laïcité de l’État, adoptée en juillet 2019, qui doit garantir quatre principes fondateurs : la séparation de l’État et des religions ainsi que la neutralité de celui-ci, l’égalité de tous les citoyens dans leur appartenance religieuse et la liberté de conscience et de religion. Cela faisait plus de 65 ans que le Québec cherchait à renforcer sa laïcité, contestant de plus en plus le conservatisme social mené par le gouvernement Duplessis ainsi que l’emprise disproportionnée de l’Église sur toutes les facettes sociales québécoises. C’est avec la Révolution tranquille des années 1960 que le gouvernement retire enfin l’éducation, la santé et les services sociaux de la tutelle de l’Église catholique, et crée le ministère de l’Éducation en 1964. 

Dans le cadre scolaire, l’application de la laïcité diffère entre les deux pays : en France, les élèves ont l’interdiction stricte de porter des symboles religieux dans les écoles publiques. Au Québec, ce sont seulement les enseignants, en tant que représentants de l’État, qui ne peuvent pas en porter. 

Cependant, le projet de loi 21, interdisant le port de signes religieux pour les employés de l’État en position d’autorité ( juges, policiers, enseignants, etc.), est actuellement contesté devant la Cour suprême pour atteinte aux droits et libertés des minorités religieuses. Il est en effet présentement soumis à la clause dérogatoire, un mécanisme permettant au gouvernement fédéral ou aux législatures provinciales d’adopter et d’appliquer une loi malgré sa contradiction avec certains principes garantis par la Charte canadienne des droits et des libertés. 

La laïcité dans les programmes 

En 2021, 53,8 % de la population totale du Québec se revendiquait catholique, 5,6 % chrétienne, et 27,3 % sans religion ou avec des perspectives laïques. Une majorité croyante compose donc une grande partie de l’électorat québécois. Alors, qu’ont proposé les partis s’étant présentés aux élections générales provinciales en matière de laïcité ? 

Le Parti libéral du Québec (PLQ) a annoncé qu’il ne renouvellerait pas, en 2029, la clause dérogatoire protégeant la loi 21, ce qui la rendrait vulnérable aux contestations judiciaires. Il maintient aussi qu’il ne ferait pas de changement par rapport aux lois déjà adoptées par la CAQ, et son chef, Charles Milliard, s’est prononcé en faveur de l’interdiction des signes religieux pour les employées de l’État en position d’autorité.

Québec solidaire, de con côté, s’engage à « abroger tous les articles de loi [de la loi 21] qui imposent une forme de discrimination fondée sur le port d’un signe d’appartenance religieuse » avant de renouveler sa clause dérogatoire. Comme le PLQ, le parti se prononce contre l’interdiction des signes religieux pour les employés de l’État. Ruba Ghazal, députée de l’Assemblée nationale et porte-parole de Québec solidaire, s’est opposée à l’interdiction des signes religieux pour les éducatrices en garderie. 

Le Parti conservateur du Québec (PCQ), de son côté, a annoncé qu’il renouvellerait la clause dérogatoire de la loi 21, et appuie « l’interdiction des signes religieux à l’ensemble du personnel visé dans les écoles ». 

CAQ et PQ 

Ces deux partis étaient restés étonnamment silencieux à ce sujet pendant la campagne électorale. La CAQ avait pourtant renforcé en avril 2026 la loi 21, élargissant l’interdiction du port de signes religieux pour le nouveau personnel des Centres de la petite enfance, obligeant les employés à avoir le visage découvert dans tous les établissements d’enseignement, de la garderie jusqu’à l’université. La CAQ a introduit une interdiction des prières de rue, et ferme définitivement les salles de prière dans les cégeps et les universités. Dans la lignée de son prédécesseur, la nouvelle cheffe du parti, Christine Fréchette, s’est engagée à « défendre la laïcité jusqu’au bout ». 

Le Parti québécois, désormais à la tête de la province, a annoncé de nouveaux engagements pour défendre « le consensus québécois sur la laïcité ». En 2025, les membres du parti avaient révélé via un référendum un très fort appui à une interdiction, pour les élèves du primaire, des tenues et signes religieux ostensibles. Mais aucune annonce en matière de laïcité n’a été faite lors de cette campagne électorale. C’est maintenant entre leurs mains que les lois sur la laïcité des quatre prochaines années demeurent.

Les femmes, principales discriminées de ces lois 

Alors que la majorité des partis est prête à défendre les lois sur la laïcité, un groupe de femmes musulmanes voilées et leurs alliés idéologiques cherchent à se faire entendre. Touchées par ces lois, ces femmes se rassemblent toutes les semaines depuis juin dernier devant le bureau de la première ministre pour faire entendre leur cause. Nommé le collectif Québécoises musulmanes tannées, le groupe avait demandé à rencontrer cette dernière, sans réponse. Elles interpellent aussi tous les autres partis politiques quant à une loi qu’elles estiment injuste. 

« Certaines femmes témoignent se retrouvant sans travail à cause des lois sur la laïcité de l’État : « Je dois recommencer une vie à l’âge de 45 ans, je dois faire d’autres études, je dois trouver un milieu qui ne va pas juger mon apparence, mais plutôt mes compétences »

En soutien au collectif, plusieurs organismes de défense des droits, comme la Ligue des droits et libertés, la Fédération des femmes du Québec et l’Association canadienne des libertés civiles, ont depuis publié une déclaration contestant les lois adoptées par le gouvernement de la CAQ depuis 2019. Protégées par les clauses de dérogation, elles cibleraient certaines communautés non catholiques, notamment les femmes de confession musulmane. Les lois appliqueraient une laïcité en réalité discriminatoire, ne protégeant pas véritablement les droits et libertés individuels. 

Des faits alarmants découlent de ces lois : de plus en plus de femmes voilées se sont retrouvées sans emploi du jour au lendemain, et des étudiantes n’arrivent pas à effectuer le stage obligatoire pour l’obtention de leur diplôme en raison de leur hijab. Certaines femmes se retrouvant sans travail à cause des lois sur la laïcité de l’État témoignent : « Je dois recommencer une vie à l’âge de 45 ans, je dois faire d’autres études, je dois trouver un milieu qui ne va pas juger mon apparence, mais plutôt mes compétences. »

Aussi, souvent invoqué pour sa protection de l’égalité des genres, le collectif dénonce encore une fois cette loi, affirmant que la liberté des femmes, c’est aussi la liberté de choisir et porter ce qu’elles veulent. Sauf que ces lois privent les femmes de leur droit au travail et d’une sécurité financière. 

« C’est maintenant dans [ les mains du Parti québécois ] que les lois sur la laïcité des quatre prochaines années demeurent »

L’interdiction des signes religieux atteint donc en réalité les droits et libertés individuels, sans pour autant assurer la neutralité de l’État. D’autant plus que celui-ci a retiré seulement en 2019 le crucifix qui a longtemps orné le Salon bleu de l’Assemblée nationale, et protège le patrimoine culturel à caractère religieux en finançant des organisations chargées de la restauration de bâtiments, d’œuvres d’art ou d’orgues par exemple. Assez hypocrite, pour un gouvernement qui impose sa laïcité au mépris des droits fondamentaux. 

Ces exemples justifient la colère de ces femmes : une laïcité oui, mais pas orientée vers la discrimination ou l’exclusion. Au lendemain de sa victoire électorale ce lundi 5 octobre, il revient au Parti québécois de déterminer s’il convient d’assouplir ou de renforcer ces lois.


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