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Huîtres, drogues et les tournants de la vie

La jeunesse audacieuse de Tony

Et si on pouvait tout d’un coup s’évader de notre vie actuelle et entamer un nouveau parcours ? C’est ce qu’a fait Anthony Bourdain au début des années 70 à Provincetown, au Massachusetts, une période de sa vie décrite dans son livre Kitchen Confidential, duquel Tony tire son inspiration. Sorti en août, le film laisse apercevoir de manière délicate et intime la mélancolie du jeune homme, tout en suivant à grande échelle la structure d’une histoire classique d’apprentissage (ou, comme le dit Tony en allemand incorrect dans une vaine tentative de se montrer intellectuel, « buildings roman »). Réalisé par le Canadien Matt Johnson, connu pour BlackBerry et Nirvanna the Band the Show the Movie, Tony ne met en scène qu’une petite partie de la vie de Bourdain : l’été formateur où le cuisinier a commencé sa brillante carrière de façon imprévue en tant que plongeur. 

Cet article risque de divulgâcher l’intrigue du film Tony (2026).

Courtisant une belle fille qu’il connaît à peine, le jeune Tony (Dominic Sessa) prétend avoir reçu une bourse d’écriture et se rend à Provincetown pour trouver de l’inspiration pour un roman qu’il n’a aucune intention d’écrire. Bien qu’il se croie écrivain apprenti, le jeune homme fauché a vite besoin d’un emploi véritable. Au début, selon Tony, son détour à Provincetown et dans la cuisine n’était qu’un interlude avant son premier roman et la montée fulgurante de sa renommée littéraire. Finalement, l’emploi qu’il trouve au restaurant local The Flagship va le propulser sur le chemin d’une carrière qui deviendra, selon son aveu dans Kitchen Confidential, « la seule vie […] [qu’il] connais[se] vraiment » : celle d’un cuisinier. 

À la recherche de la belle vie

Le film sème ainsi un doute chez ceux qui planifient et qui connaissent leur chemin dès un très jeune âge sans jamais l’abandonner, risquant peut-être de rater une vie qui leur conviendrait mieux. La vie de Tony, plongeur, est principalement définie par la misère, presque toujours visible dans les yeux perçants de Sessa. Cependant, malgré le travail monotone, les collègues rudes et la consommation d’un éventail de drogues, on voit de temps en temps des rayons de lumière. Il y a une certaine camaraderie au Flagship, renforcée par de beaux moments comme la « course des bars rayés » (« striper run »), quand la mer déborde de poissons de cette espèce particulière et rassemble tout le monde pour en profiter. Cette bonté maritime enchante Tony. Au fur et à mesure du temps passé à exercer son emploi, il développe une vraie passion pour la nourriture, encouragé par le sage « Chef », incarné par Antonio Banderas. 

« Le langage cinématographique de Johnson représente l’addiction et les enjeux de santé mentale avec une délicatesse surprenante »

Pour Bourdain, cette passion était difficile à séparer des autres plaisirs de la vie : le sexe, l’alcool et les drogues. Dans Kitchen Confidential, il écrit, « je me souviens de [ma première huître] comme je me souviens de la perte de ma virginité (tdlr) ». Ces connotations sexuelles sont également présentes dans le film. Quand Tony et Sal vont à une fête organisée par son coup de cœur Nancy, Sal écaille habilement des huîtres et drague facilement des filles, tandis que Tony échoue sur les deux plans. Le succès avec la mer impliquerait le succès auprès des femmes. 

Cependant, le mollusque luisant symbolise aussi pour B ourdain une tendance psychologique générale : sa première huître représente le début de la poursuite risquée du plaisir éphémère, la « prochaine chose », sans jamais vraiment le satisfaire. Tony adopte vite la toxicomanie répandue dans le milieu, dont l’exemple principal est son collègue Sal, un « mangeur de péchés », selon Chef. Une figure presque angélique par rapport au diabolique Sal, Chef apprend à Tony la cuisine et la discipline. Toutefois, celui qui veille sur Tony souffre aussi à cause de lui. Le jeune homme obtient la position au Flagship après avoir menti sur son expérience dans une cuisine. Ce mensonge originel détruit non seulement l’amitié entre Chef et lui, mais aussi le restaurant lorsqu’il provoque un incendie par accident. Chef quitte Provincetown, plongé dans le désespoir. 

Les visages multiples de Bourdain 

Les contraintes temporelles de l’histoire permettent à Tony d’éviter le piège dans lequel tombent tant de films biographiques trop ambitieux qui essaient de raconter une vie entière en deux heures. Cela n’empêche pourtant pas le réalisateur de faire allusion à d’autres parties de la vie de Bourdain. Certes, le « jeune rustre gâté, misérable, narcissique, autodestructeur et malpoli » décrit par Bourdain dans Kitchen Confidential ne ressemble guère à l’animateur et écrivain célébré que le monde connaît ; Johnson trouve d’ailleurs que sa focalisation sur l’adolescence du cuisinier l’a libéré de la perception publique de cet homme parfois qualifié de « saint mort ». Cela dit, des échos de la tragédie s’infiltrent tout de même dans le film, notamment à travers Chef. 

« Les contraintes temporelles de l’histoire permettent à Tony d’éviter le piège dans lequel tombent tant de films biographiques trop ambitieux qui essaient de raconter une vie entière en deux heures »

Sur le mur de la cuisine de The Flagship, un tableau de François Vatel est accroché. Chef explique que ce dernier s’est suicidé à cause d’un retard de livraison de poisson, ce qui a gâché le banquet. Après que le rêve culinaire de Chef est anéanti, il semble possible pendant un moment dans le film qu’il fasse de même. On ne peut que penser au Bourdain de 61 ans, qui a mis fin à sa vie dans une chambre d’hôtel en France. D’une certaine manière, Tony et Chef sont ainsi tous les deux des représentations d’Anthony Bourdain ; le film parvient à dépeindre à la fois le jeune plongeur sur le plan réel et le cuisinier plus âgé sur le plan figuratif. 

Un film soigneusement construit 

Le langage cinématographique de Johnson représente l’addiction et les enjeux de santé mentale avec une délicatesse surprenante, facilitée par la beauté du décor de la Nouvelle-Angleterre. Johnson s’exprime avec retenue, ce qui lui permet de relever un portrait subtil à partir d’une histoire qui se déroule de manière assez conventionnelle. Les archétypes sont familiers : le jeune arrogant et impulsif, le mentor sage, la fille coquine, Méphistophélès ; malgré cela, les performances nuancées et la réalisation méticuleuse de Johnson provoquent des réflexions profondes. Vu le ton sombre de la majorité du film, le dénouement a l’air d’un pansement plutôt que d’une solution aux incertitudes de la vie de Bourdain. Chef pardonne le jeune homme, qui se lance dans le monde de la cuisine au Culinary Institute of America. Il choisit un métier qu’il a trouvé par hasard et il y trouve un succès extraordinaire, car il a osé se détourner de la voie qu’il imaginait et se jeter dans l’inconnu.


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