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Le « self-care » : qui valide votre repos ?

Tour à tour billet médical, arme politique et conseil d’employeur.

Catvy Tran | Le Délit

Rester couché toute une journée, rideaux tirés, le téléphone à la main, porte désormais un nom : le bed rotting. Le site américain TODAY le range parmi les gestes de self-care et convoque cinq cliniciens pour dire comment s’y prendre sans risque. Une médecin y voit un « self-care moment », pas plus d’une demi-journée. Interrogés sur le risque, ils fixent au passage la dose qui fait d’une journée au lit un soin.

Le mot désigne pourtant, à l’Office québécois de la langue française comme à l’Organisation mondiale de la Santé, la pratique par laquelle « une personne identifie ses besoins », « avec ou sans le soutien d’un professionnel ». La décision revient donc à celle qui se repose. Ici, ce sont cinq professionnels qui fixent les conditions. Chaque emploi du mot pose la même question : qui décide de ce qui compte comme repos légitime ? Hier, le médecin ; aujourd’hui, les objets connectés, l’employeur et l’État : jamais la personne fatiguée.

Le rôle de malade

En 1873, le neurologue Silas Weir Mitchell met au point la rest cure, prescrite contre la neurasthénie – un épuisement nerveux alors diagnostiqué presque exclusivement chez des femmes. Pour elles : six semaines au lit, interdiction de lire et d’écrire. Selon le diagnostic, leur fatigue vient de leurs nerfs, pas des conditions dans lesquelles elles vivent. Ce qu’elles en disent ne compte pas. Le remède suit ; Mitchell n’autorise pas seulement le repos, il en dicte les modalités. À Charlotte Perkins Gilman, il interdit précisément ce qui était son métier : écrire. L’écrivaine affirmera plus tard avoir retrouvé son équilibre en s’y remettant. De cette expérience naîtra The Yellow Wallpaper, une nouvelle dans laquelle une femme soumise à la même cure sombre progressivement dans la folie. Gilman n’était pourtant pas habilitée à dire ce dont elle avait besoin.

Ce n’était pas une dérive isolée, mais une règle, que Talcott Parsons nommera en 1951 : le « rôle de malade ». Se retirer de ses obligations est permis, à condition de chercher à guérir et de s’en remettre à l’autorité d’un professionnel reconnu. À une autre échelle, cette logique persiste : pour reporter un examen, il faut un billet du médecin.

L’auto-préservation

En 1975, Ivan Illich, penseur critique des institutions, publie Némésis médicale : l’expropriation de la santé. Il reproche à la médecine, non de s’être trompée, mais d’avoir confisqué aux familles ce qu’elles savaient faire. Le self-care consiste alors à prendre en charge ensemble ce que l’institution néglige. Dès 1968, le Black Panther Party ouvre treize cliniques gratuites dans les quartiers noirs de Chicago, Seattle ou Kansas City, et y dépiste la drépanocytose, maladie du sang fréquente chez les personnes d’origine africaine. Washington ne la finance qu’en 1972, après les cliniques.

Les mêmes années voient des groupes de femmes s’organiser hors de l’institution médicale et publier dès 1970 leur propre manuel de santé, devenu Our Bodies, Ourselves, écrit à partir de leurs propres expériences. Médical à l’origine, le mot devient politique : se soigner sans autorisation. En 1988, la poétesse et féministe noire Audre Lorde, alors atteinte d’un cancer, écrit : « Prendre soin de moi n’est pas de la complaisance, c’est de l’auto-préservation, et c’est un acte de guerre politique. (tdlr) » On cite abondamment cette phrase, toutefois rarement avec ce qui l’entoure : la maladie.

La chercheuse Sara Ahmed distingue deux groupes, ceux dont on prend soin et celles dont on attend qu’elles prennent soin des autres, une charge qu’elle décrit comme revenant d’abord aux femmes. Dans son analyse, Lorde appartient d’office au second groupe, et la maladie ne l’en fait pas sortir. Prendre soin d’elle-même revenait donc à quitter ce rôle, et à s’exposer au reproche d’égoïsme. D’où la justification qui ouvre sa phrase – ce n’est pas de la complaisance.

Le soi quantifié

Le médecin signe toujours les dispenses, mais un second juge s’y est ajouté, qui n’exempte de rien et note tout. Il tient dans un objet qu’on achète et dans une routine qu’on filme, une suite d’étapes à exécuter et à montrer – le « sunday reset », un dimanche passé à remettre la semaine en ordre ; la « that girl », levée à cinq heures. Le sleepmaxxing en est la version chiffrée : ruban adhésif sur la bouche, score de sommeil affiché au réveil par une bague. Une routine a des étapes, et des étapes s’exécutent bien ou mal.

Or, le billet du médecin et le score de la bague ne disent pas la même chose. Le billet atteste qu’on est inapte, dispense d’un examen ou d’une journée, et engage le professionnel qui le signe. Le score ne dispense de rien et n’engage personne : la norme qu’il applique est fixée par un fabricant, pas par une profession. En 2017, des cliniciens du sommeil se demandent si le soi quantifié ne va pas trop loin. Ils nomment orthosomnie, la quête du sommeil parfait qu’entretiennent ces appareils : des patients consultent pour un trouble lu sur leurs courbes, qu’ils tiennent pour plus fidèles que les examens validés. Le score ne remplace donc pas le billet ; il en fabrique la demande. La médecine se retrouve ainsi à arbitrer un verdict qu’elle n’a pas rendu.

Le repos au service du rendement

Une tribune du Huffington Post, en 2017 : « Want More Productive Employees ? Encourage Self-Care ». Sept ans plus tard, une étude portant sur 46 336 salariés de 233 organisations britanniques constate que ces dispositifs – méditation, gestion du stress ou applications –, n’améliorent pas le bien-être de ceux qui les suivent. Le conseil survit à sa réfutation, et le terme est devenu, écrivent les universitaires Jina B. Kim et Sami Schalk, « inextricable des impératifs du travail et de la productivité ».

Le gouvernement du Québec ne poursuit pas le même but et aboutit au même ordre. Son programme de santé mentale s’intitule « des autosoins à la psychothérapie ». Une personne présentant des symptômes légers à modérés reçoit d’abord un guide d’exercices, qu’elle remplit à son rythme avec l’accompagnement d’un intervenant. Le nom officiel de l’étape dit le reste, ce sont des autosoins dirigés.

Autour de ces conseils et de ces programmes, un marché. L’économie du bien-être pesait 6 800 milliards de dollars en 2024. Carl Cederström et André Spicer y lisent une « biomoralité », où « celui qui se sent bien est quelqu’un de bien, celui qui se sent mal est quelqu’un de mauvais ». Comment y arrive-t-on ? En deux temps, répond le sociologue Claude Martin. On confie à des spécialistes le soin de dire comment vivre, puis on se tient pour responsable de ce qui arrive. C’est le billet, signé par un tiers, puis le score, rendu à soi seul.

Sur Instagram, l’algorithme trie. Les chercheuses canadiennes en communication Shana MacDonald et Brianna Wiens ont montré qu’il met en avant une version blanche et consumériste du #selfcare et laisse de côté les approches féministes noires et anticapitalistes, celles de Lorde. Elles n’ont pas disparu pour autant. Tricia Hersey, fondatrice de The Nap Ministry, écrit que son repos de femme noire américaine « a toujours été un refus politique ».

Justifier son repos

Faut-il alors abandonner le mot ? Une partie de la critique le juge perdu, devenu une façon de conseiller du repos à ceux qu’on continue d’épuiser. La chercheuse Inna Michaeli reprend l’accusation dans le titre de son article, Self-Care : An Act of Political Warfare or a Neoliberal Trap ? (Self-care : acte de guerre politique ou piège néolibéral), pour répondre que la question est mal posée. « Respirer n’est pas néolibéral en soi. » Ce qui compte, c’est ce qu’il y a autour. Le même repos peut s’acheter seul ou s’organiser ensemble, et c’est cette seconde forme qu’elle observe dans les mouvements féministes.

Et la personne qui tire ses rideaux à quinze heures ? Le médecin décide si elle peut s’absenter, la bague note sa nuit, l’employeur lui conseille de se ménager pour revenir en forme. Aucun des trois ne lui demande ce dont elle a besoin. La phrase de Lorde n’a pas été écrite pour devenir un slogan, elle servait à une femme qui devait justifier son repos. Tant que d’autres décident quelle fatigue est légitime, chacun devra continuer à se justifier, et certains plus que d’autres.


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