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En grève contre le pourboire !

Nous avons assez payé. Nous manifestons contre les pourboires – vous venez ?

Catvy Tran | Le Délit

Vous avez commandé un latté et il est temps de payer. Le barista tourne le terminal vers vous et vous êtes confronté à votre dilemme quotidien. Est-ce que vous donnez un pourboire ? Si oui, combien ? 5 %, 18 %? Pourquoi pas 25 %? Vous sentez la tension dans le regard du barista, qui ne vous empêche pas de penser que préparer votre latté, c’est son rôle. S’il ne le fait pas, il sera viré de toute façon ! Il ne devrait pas s’attendre à ce que je paie son salaire, alors pourquoi le fait-il ? Vous avez raison. Le pourboire est un système inefficace, et il n’est pas de notre responsabilité de payer les salaires des inconnus. C’est pour ça que je propose une manifestation contre les pourboires. Vous venez ?

Le pourboire est une coutume presque exclusivement attribuable aux États-Unis et au Canada, adoptée après la prohibition à cause de faibles salaires dans le secteur du service. Le résultat est qu’aujourd’hui, nous sommes sous l’obligation morale de donner environ 18 % du prix de nos factures à nos serveurs. Les Européens qui arrivent à Montréal ne sont pas habitués à la coutume du pourboire. En général, ils n’en donnent pas au début (pensez à un McGillois britannique ou français). Mais, après avoir été harcelés et agressés par des barmans, des baristas et d’autres travailleurs de l’industrie, ils apprennent vite qu’il faut s’assimiler – ou être détesté. À cause des situations comme celles que je vous ai présentées, 67 % des Canadiens disent qu’ils veulent abolir le pourboire, selon un sondage réalisé par H&R Block Canada.

La force qui nous fait payer le pourboire n’est pas policière, ni contractuelle ni légale : nous nous imposons à nous même ce jugement. Il existe une autre force inquiétante, soit l’influence qu’a le pourboire du consommateur sur le serveur. Dans notre système actuel, les serveurs ont intérêt à être gentils avec leurs clients, même quand les clients ne le méritent pas. La pression de l’argent sur le serveur pourrait le forcer à subir des abus, parce que s’il ose tenir tête à ses tortionnaires, il gagne moins d’argent. Dans notre système, n’importe qui pourrait s’asseoir et maltraiter un serveur. Ce dernier, sans ses pourboires, est forcé de voir le pouvoir financier rester dans les mains du propriétaire de l’entreprise. La destruction du système de pourboires obligatoires ne pourra qu’améliorer la sécurité et la santé des serveurs.

Nous pourrions défendre le pourboire aux États-Unis parce que le salaire minimum fédéral pour les serveurs y est risible, à 2,13 dollars américains l’heure. Au Québec, le minimum pour les serveurs est à 12,90 dollars l’heure, tandis que le salaire minimum général est de16,10 dollars. C’està-dire qu’aux États-Unis, les serveurs ont besoin des pourboires pour survivre, alors qu’au Canada, le besoin n’est pas tant existentiel. La plupart du monde occidental, notamment l’Europe et l’Australie, n’exige pas les pourboires. Il existe manifestement un système où les entreprises paient leurs employés assez pour assurer leur bien-être sans dépendre des pourboires – alors pourquoi ne pas l’introduire ici ? La vie pourrait être plus simple, plus efficace, et surtout moins chère.

Enfin, il est regrettable que notre monde ne soit pas parfait ni toujours égal, mais il faut sans relâche viser à l’améliorer. Si nous arrêtions de payer les pourboires, nous pourrions avoir plus de transparence avec les entreprises, moins de tension dans notre quotidien et plus d’argent dans nos portefeuilles. Joignez-vous à moi, la manifestation commence dès aujourd’hui. Bon courage à tous !


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