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L’émotion et la rage, sans filtre

Quatre films qui ont changé le regard sur les expériences féminines en 2025.

Félix Fournier | Le Délit

L’automne dernier, un vent nouveau a soufflé sur nos salles de cinéma. Quatre réalisatrices ont mis les expériences féminines de l’avant de manière peu conventionnelle. Des femmes mises en scène par des femmes dans quatre récits se déroulant à différentes époques et qui, de prime abord, n’ont pas grand-chose en commun. Leur seul point de convergence : ils racontent tous, à leur manière, la maternité. Ces œuvres mettent en scène des femmes blanches, en Angleterre ou aux États-Unis, avec des grandes vedettes en tête d’affiche : Rose Byrne, Jennifer Lawrence, Jessie Buckley et Amanda Seyfried. Leurs personnages ne se dérobent pas à leurs émotions et se réapproprient leur propre corps. Et, dirigées par des femmes, ces actrices connues et reconnues dépassent leurs limites et élargissent leur registre de possibilités. Elles se consacrent à partager une expérience féminine qui, bien qu’elle inclue la maternité, ne se restreint pas à celle-ci. Ces quatre films suivent un même fil, celui de libérer les corps en misant sur les imperfections, les pulsions, la rage et la sensibilité. Gros plan sur le lien qui unit ces quatre histoires, et dessine peut-être un nouveau regard sur les femmes au cinéma.

« Ces quatre films suivent un même fil, celui de libérer les corps en misant sur les imperfections, les pulsions, la rage et la sensibilité »

If I Had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein, avec Rose Byrne

Salué par la critique dès ses premières projections dans les festivals internationaux et porté par la performance de Byrne, acclamée de toutes parts, le film a connu un beau parcours : sa première a eu lieu en janvier 2025 à Sundance et l’actrice a été nommée aux Oscars un an plus tard. L’histoire est celle de Linda, une psychothérapeute qui fait face à la maladie mystérieuse de sa fille alors que son mari, capitaine en mer, est absent pour une longue période. Confrontée à une relation de plus en plus difficile avec son propre thérapeute (Conan O’Brien), Linda voit son monde s’étioler à mesure que la charge mentale et les péripéties s’accumulent, notamment autour de sa fille, que la caméra ne filme jamais. Elle est rivée de bout en bout sur Rose Byrne, partageant sa sensation d’étouffement. Linda crie, s’effondre, se bat, commet des erreurs, est fatiguée, à bout de souffle, se sent coupable. Jouant sans arrêt avec les frontières du réel, le film explore le chaos vécu par une femme seule et dépassée malgré l’amour qu’elle porte à sa fille. La mise en scène oppressante et la vulnérabilité enragée de Linda ouvrent la discussion aux pensées intrusives. Mais ce que l’on pense être une exception fait en réalité partie du lot de la parentalité.

Die, My Love de Lynne Ramsay, avec Jennifer Lawrence

Adaptée d’un roman d’Ariana Harwicz, cette œuvre réalisée et coécrite par Ramsay était en compétition pour la Palme d’Or du Festival de Cannes 2025. Et à l’instar de Byrne, la performance de Lawrence a été particulièrement remarquée. Œuvre expérimentale et cathartique, Die, My Love suit un pan de la vie de Grace, jeune mère qui affronte une dépression postpartum alors que son couple s’effrite. Du moment où elle et Jackson (Robert Pattinson) s’installent dans cette maison du Montana au début de sa grossesse et jusqu’à plusieurs semaines après l’accouchement, le monde intérieur de la jeune femme se décompose. Il devient flou, inconsistant et imprévisible.

Le film a suscité beaucoup de réactions, notamment parce qu’il aborde le post-partum d’une manière nouvelle, personnelle, mais surtout plus réaliste : on ne s’intéresse pas au bébé, mais plutôt à ce qui gravite autour de lui. Les nombreux changements causés par son arrivée, les absences et tromperies de Jackson, la communication difficile, l’aliénation de Grace, qui ne sait plus qui elle est… Dès lors, l’aspect organique est omniprésent : Grace marche à quatre pattes, danse librement, grogne, crie, griffe les murs, se masturbe dans l’herbe, hurle, devient cynique, joue avec les limites de la folie — par anticonformisme et aussi par fatigue. Elle étouffe, elle veut être libre. Les silences du film où l’image parle d’elle-même, les expressions faciales de Lawrence, la panique intérieure de Grace, nous donnent envie de hurler notre rage, de nous défaire de toute bienséance, de redevenir sauvages.

Hamnet de Chloé Zhao avec Jessie Buckley

Son scénario est adapté de la pièce de théâtre de Maggie O’Farrell et la performance de Buckley, fraîchement auréolée d’un Oscar, est remarquable. Célébré pour sa mise en scène, Hamnet raconte le deuil réinventé des parents du jeune Hamnet : son père, William Shakespeare (Paul Mescal) et sa mère Agnès. Elle est une sorcière, une marginale profondément liée à la nature qui tombe amoureuse de William et donne naissance à une fille, puis à des jumeaux. La maternité est ici explorée par la perte : plusieurs années plus tard, son fils Hamnet est emporté par la peste. En deuil, William se réfugie dans l’alcool, la colère et le retrait. La caméra s’y intéresse au travers du regard d’Agnès, abandonnée avec le public dans cette douleur.

La force et la pudeur que Buckley infuse à son personnage provoquent une émotion viscérale. Son cri silencieux résonne encore dans nos oreilles, et l’engourdissement provoqué par le vertige de la mort cohabite en permanence avec une candeur et une lumière qui ne disparaissent jamais tout à fait. Hamnet est un choc corporel, une émotion brute qui nous attrape en silence, mais nous laisse pourtant libres d’en faire ce qui nous dira.

« Hamnet est un choc corporel, une émotion brute qui nous attrape en
silence, mais nous laisse pourtant libres d’en faire ce qui nous dira »

The Testament of Ann Lee, de Mona Fastvold, avec Amanda Seyfried

Film musical retraçant la vie d’Ann Lee, fondatrice d’un mouvement religieux shaker au 18e siècle, l’œuvre de Mona Fastvold met l’accent sur la tension constante entre retenue et libération : la première causée par les conventions sociales de l’époque et la seconde permise par les danses. Ann Lee, désintéressée par les relations amoureuses, dégoûtée du sexe, se marie avec un homme et perdra ses cinq enfants. En prison, affamée et fatiguée, elle a une vision d’un monde dans lequel la chasteté devient la solution aux problèmes de l’humanité et fonde sa propre communauté. Se faisant appeler Mère Ann par ses membres, admirée et célébrée, celle qui a tant perdu se libère du carcan des relations normées. Elle laisse libre cours à son énergie en dansant pour expier les péchés de l’humanité, tout en travaillant à l’égalité et à l’entraide. Bruits et chansons sont interdépendants : les respirations saccadées, les pieds tapant le sol, les mains frappant les poitrines et les corps entrant en transe ne se départissent jamais de la musique. Cette dernière nous entraîne dans une valse cathartique où le corps devient l’outil de libération et la caméra se fond dans les chorégraphies, tourbillonne avec les personnages et suit leurs mouvements. Le film incarne l’idéologie d’Ann Lee et souligne implicitement les mécanismes de protection qu’elle a dû mettre en place pour survivre à la perte et aux normes sociétales. Elle a été oubliée par l’histoire, mais Seyfried et Fastvold lui font honneur en invoquant une intensité fourmillante et une compassion brute.

« Elle a été oubliée par l’histoire, mais Seyfried et Fastvold
lui font honneur en invoquant une intensité fourmillante et une compassion brute »

Ces quatre films, ainsi que leurs personnages et leurs interprètes, ont certainement marqué l’année 2025 en rendant visible l’invisible : les émotions si brutes qu’elles ne peuvent s’exprimer que par la libération des corps. En filmant la rage tremblante, la maternité imparfaite et la perte, ces œuvres posent peut-être la première pierre à l’édifice d’une tendance que l’on espère pérenne : celle d’un cinéma plus organique, plus sensible, où les femmes ne sont pas seulement « mises à l’honneur » dans un monde d’hommes, mais où elles sont capables de prendre leur place en choisissant les histoires qu’elles veulent raconter et, surtout, la manière dont elles veulent les raconter.


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