Votre entourage, en tant qu’étudiantes et étudiants de l’Université McGill, est peut-être composé en majorité de personnes qui se revendiquent comme féministes. Certaines le sont, d’autres le prétendent, mais relativement rares sont les McGillois qui refusent ouvertement le féminisme. Sur le campus, il s’agit à tout le moins d’un sujet de conversation – cela constitue un privilège considérable, qui ne reflète en rien la réalité à l’échelle québécoise, canadienne, encore moins à l’échelle internationale. Ce privilège risque toutefois d’entretenir l’illusion selon laquelle le combat pour les droits des femmes appartient désormais au passé. Il est facile, depuis notre position, de se demander pourquoi Le Délit choisirait de dédier son édition spéciale du semestre aux droits des femmes.
Parce que rien n’est encore véritablement acquis. Les droits pour lesquels plusieurs générations de féministes se sont battues pourraient toujours être révoqués, au gré des opinions changeantes de nos politiciens. De leurs politiciens, plutôt – car trop souvent encore, ce sont des assemblées majoritairement masculines qui légifèrent sur le corps et la vie des femmes. Il suffit de regarder du côté des États-Unis pour comprendre à quel point les droits des femmes sont précaires. Depuis l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade en 2022, le droit à l’avortement n’est plus garanti par la Constitution américaine. Cette décision a conduit quatorze États des États-Unis à l’interdire presque complètement. Par ailleurs, leur président actuel, Donald Trump, était déjà visé par plusieurs accusations d’agression sexuelle quand il a été élu en 2016 – sans mentionner sa condamnation en 2024, ou les allégations plus récentes qu’on trouve dans le dossier Epstein. Visiblement, cela n’affectait en rien le vote des électeurs américains. Et on se demande pourquoi les femmes sont en colère.
On n’est jamais véritablement à l’abri, même avec des politiciens bien intentionnés. Simon Jolin-Barrette, ministre de la Justice du Québec, mettait lui aussi en péril le droit à l’avortement au début de l’année. En promettant de l’inscrire dans la future Constitution québécoise, il ouvrait la porte à des contestations juridiques par des groupes anti-choix. Son idée n’aboutira pas, sous la pression de groupes de femmes, du Barreau et du corps médical, mais le constat reste le même ; les politiciens continuent de débattre et de légiférer sur le corps des femmes en faisant la sourde oreille à leurs demandes.
La situation québécoise est, sans aucun doute, enviable à l’échelle internationale. Il existe encore de nombreux pays où les femmes ne peuvent pas ouvrir de compte bancaire en leur nom propre, bénéficier d’une éducation, ni quitter leur foyer sans la permission d’un tuteur masculin. Mais rien n’empêche un retournement de situation, comme celui que les États-Unis subissent actuellement. En page 9, Catherine se penche justement sur les violences à caractère sexuel dans un contexte québécois, et sur le peu d’importance que le gouvernement leur accorde encore aujourd’hui.
La Journée internationale des droits des femmes est donc, avant tout, un rappel qu’il faut rester vigilant. Ce n’est pas parce qu’il existe pire ailleurs que l’on doit renoncer à critiquer ce qui persiste ici.
Pour naviguer dans une société qui demeure indubitablement sexiste, il faut être résolument et inconditionnellement féministe. Il ne suffit pas de ne pas être misogyne, ou de souhaiter vaguement l’égalité des genres. L’écrivain français La Rochefoucauld écrivait que la plupart des trahisons se font par « faiblesse ». Refuser de se dire féministe, ou se contenter d’un féminisme passif, revient bel et bien à trahir les femmes de son entourage. Je vous encourage donc à ne pas être faibles, et à refuser la complaisance que vous permet vos privilèges.
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, Le Délit est fier de dédier son édition spéciale du semestre à toutes celles qui s’identifient comme femmes. Avec quelques jours de retard, peut-être – mais ce n’est pas parce que la journée est passée que les réflexions qui l’entourent doivent prendre fin. Cette édition se veut tout autant un appel à la vigilance qu’un hommage aux femmes, à tout ce qu’elles ont accompli, à tout ce qu’on leur doit.
Nous vous invitons, entre autres, à s’interroger sur la place des femmes en Iran (page 5), à vous pencher sur la culture des régimes (page 8), à découvrir les recommandations d’autrices de l’équipe (page 16) et à en apprendre davantage sur la misandrie dans la culture (page 19).
Bonne lecture !

