La Petite-Bourgogne est un quartier de l’arrondissement Sud-Ouest de la ville de Montréal. Ses fresques, ses plaques historiques et ses terrains de sports racontent l’histoire d’une communauté soudée et riche en culture. Pourtant, une consternation, héritée des années de marginalisation, persiste chez certains habitants. Même la voix feutrée du jazziste Oscar Peterson, qui résonne dans les institutions portant son nom, peine à couvrir le vacarme de l’autoroute Ville-Marie.
Mais ce ne sont pas seulement des nuisances sonores que se plaignent les habitants de la Petite-Bourgogne : ils déplorent surtout les nombreux effets néfastes de la construction de l’autoroute sur la cohésion communautaire et la vitalité économique du quartier.
Voyez, avant l’arrivée de l’autoroute, la Petite-Bourgogne a longtemps été l’épicentre du jazz, et un pilier de la culture noire au Canada. Pendant l’ère de la prohibition aux États-Unis, les musiciens de jazz et d’autres artistes en quête de reconnaissance y trouvent un refuge et un public. Des figures légendaires du jazz, telles que Louis Armstrong ou Ella Fitzgerald ont ainsi pu s’y épanouir sur une scène vibrante et accueillante, dans un contexte où, au sud de la frontière, la ségrégation raciale leur imposait de nombreuses contraintes. La communauté de la Petite-Bourgogne a ainsi pu offrir un souffle de magie musicale à la ville de Montréal.
À partir de la fin des années 1960, la ferveur qui avait gagné la communauté noire de Petite-Bourgogne semble s’être largement essoufflée. Au cœur de cette dissipation se cachent des réalités plus sombres : une désindustrialisation accélérée, un projet politique intransigeant et un racisme invisibilisant.
Une communauté de prolétaires solidaires
Une simple autoroute ne semblerait pas, à première vue, pouvoir provoquer un choc social et économique de telle ampleur. La division du travail, conséquence directe de la ségrégation raciale informelle, permet d’expliquer la relation entre ces deux phénomènes et leurs impacts destructeurs.
Victime d’une injustice structurelle et d’un mépris généralisé, la communauté noire de Montréal se trouvait historiquement concentrée dans les environs du quartier de la Petite-Bourgogne. C’est ainsi, en périphérie du centre-ville, que se sont développées des opportunités économiques et un fort sentiment de solidarité communautaire. À proximité des stations de trains de Bonaventure et Windsor, situées en plein cœur de la Petite-Bourgogne, de nombreux hommes noirs ont pu obtenir du travail dans des compagnies ferroviaires, notamment comme porteurs et portiers. Dans un contexte où la discrimination restreignait fortement l’accès au marché du travail, ces postes représentaient une occasion exceptionnelle d’accéder à la mobilité sociale. Ainsi a émergé une nouvelle classe économique stable au sein de la communauté noire de la Petite-Bourgogne. Cela a permis un ruissellement dans le reste du quartier : services communautaires, investissement dans des commerces locaux et essor culturel.
« Malgré la résilience des habitants du quartier de la Petite-Bourgogne, leur statut de minorité raciale les rend invisibles, pour ne pas dire sacrifiables »
Au-delà de la valeur économique de ces emplois, l’allègement de la précarité et les bénéfices liés aux voyages à travers le continent ont permis une socialisation accrue. Un exemple emblématique des avantages de cette mobilité a été la mobilisation politique des Noirs au Canada. Notamment, l’établissement d’une branche du Universal Negro Improvement Association à Montréal a permis une popularité croissante du garveyisme. La mère de Malcolm X était membre de l’organisation durant son passage à la Petite-Bourgogne.
En outre, l’établissement de nombreux services sociaux, tels que le Negro Community Centre ou le United Union Church, ont été cruciaux pour le renforcement de la solidarité communautaire. Ces associations coopératives ont non seulement apporté un soutien matériel et éducatif, mais ont aussi servi de lieu de rencontre pour les membres de la communauté.
Une injustice invisible
Malgré la résilience des habitants du quartier de la Petite-Bourgogne, leur statut de minorité raciale les rend invisibles, pour ne pas dire sacrifiables, aux yeux des projets de modernisation portés par la municipalité.
C’est dans le contexte de la Révolution tranquille et de la transition vers l’automobile qu’un changement urbain ayant pour effet le bouleversement du tissu social et culturel de la communauté de la Petite-Bourgogne s’est produit. Rêvant d’une vision de ville moderne, où le transport des marchandises serait fluidifié par un réseau d’autoroutes extensif, le maire de Montréal, Jean Drapeau, donne son feu vert pour la démolition d’une partie de la Petite-Bourgogne et la construction de l’autoroute Ville-Marie.
À court terme, cette décision de politique urbaine a eu pour effet l’expropriation et la destruction de nombreuses maisons d’habitants noirs du quartier. Contraints à déménager, beaucoup d’entre eux quittent la Petite-Bourgogne pour s’installer dans d’autres régions de Montréal. Alors que la population noire du quartier représentait à un moment près de 90 % de la population noire de Montréal, en 1996, près de trois décennies après l’achèvement du projet, ce taux était tombé à 2 %.
En outre, le déclin de la compétitivité du système ferroviaire a entraîné une perte de revenus stables pour les employés des gares du quartier. À l’échelle collective, cette diminution des opportunités économiques a fragilisé les réseaux communautaires, provoquant à la fois un appauvrissement matériel et culturel.
Aujourd’hui, les effets de ce projet d’autoroute se font encore sentir. Comme l’explique Michael P. Farkas, président de l’association Little Burgundy’s Youth in Motion, ce projet « a morcelé la communauté (tdlr) » et contribué à l’aliénation économique du quartier. Malgré ces défis persistants, il demeure optimiste pour le futur et toujours prêt à promouvoir le progrès pour sa communauté : « Même les plus petits rêves, quand on les poursuit à plusieurs, peuvent déplacer des montagnes ! Ce n’est pas de la magie, non, c’est simplement la beauté de l’unité et du consensus qui nous permettent d’avancer main dans la main vers un but commun ».


