Le savoir n’a jamais été si accessible. Avec l’aide de l’éducation de masse et des progrès des technologies de l’information et de la communication (TIC), la culture s’est démocratisée. Les réseaux sociaux constituent notamment un canal d’information utile à la diffusion rapide, indifférenciée et continuelle de données. Plus question d’attendre la sortie de votre journal hebdomadaire pour être renseigné sur l’actualité. Tout est désormais à portée de main.
De même, le capital intellectuel est devenu un enjeu de performance. Nous sommes entrés, d’après Peter Drucker, théoricien en management, dans une ère de la connaissance. Parce que le savoir est producteur de richesse, les États déploient des efforts importants pour attirer les travailleurs hautement qualifiés, et ainsi stimuler l’innovation. C’est le cas du Canada, qui leur facilite l’obtention d’une résidence permanente via le Programme des travailleurs qualifiés.
On connaît tout, mais on ne comprend rien
Paradoxalement, nous sommes aussi entrés dans une ère de méconnaissance et de désinformation sans précédent. Les savoirs affluent, prolifèrent, mais rien ne reste gravé. D’abord parce qu’avec la spécialisation de la connaissance, nous sommes saturés d’informations indépendantes les unes des autres, confinées dans des domaines spécifiques. Et on ne sait pas quoi en faire. Pour Daniel Innerarity, philosophe, cette surcharge informationnelle nous empêche de distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas et brouille notre compréhension globale du monde : « La complexité mal comprise est la nouvelle forme d’ignorance. » Ce trop-plein de savoirs nous dépasse ; on accepte alors notre ignorance et on adopte une attitude servile. On se soumet bien volontairement aux objets techniques, qui comblent nos lacunes et l’étendue de cette complexité.
« Les savoirs affluent, prolifèrent, mais rien ne reste gravé »
La multiplication globale des savoirs implique aussi une délégation. On ne peut pas tout découvrir par nous- mêmes. Les informations fournies sont admises par confiance. Un aspect qui donne bien du grain à moudre aux détracteurs des médias traditionnels et complotistes en tous genres : qui, finalement, est détenteur de vérité ? Comment reconnaître la désinformation et comment adopter le bon référentiel ?
L’ère de post-vérité
J’ai interrogé Jenny Burman, professeure au département de communications de l’Université McGill. Sur la question du rapport entre les citoyens et la vérité, elle affirme : « Je pense que les citoyens souhaitent connaître la vérité, mais il existe une méfiance croissante envers toutes sortes de preuves, ou ce que nous considérions auparavant comme des preuves ; les photographies peuvent être retouchées, les vidéos peuvent être modifiées (tdlr). » Avec les progrès de l’intelligence artificielle, les hypertrucages (deep-fakes) prolifèrent sur les réseaux sociaux et plus rien n’est totalement fiable. Des textes générés par l’intelligence artificielle (IA) s’immiscent au milieu de contenus légitimes : difficile alors de démêler le vrai du faux. Plus préoccupant encore, les hypertrucages peuvent être détournés par des groupes partisans afin d’influencer l’opinion publique. L’utilisation de fausses images est devenue une stratégie politique de l’administration Trump, laquelle n’hésite plus à publier régulièrement des visuels manufacturés ridiculisant les démocrates.
Démocratisation ou polarisation ?
La méfiance accrue des citoyens n’est pas le seul fait de l’avancée considérable de l’intelligence artificielle.
Les nouveaux canaux médiatiques ont le mérite de promouvoir une large participation publique. Seul problème « le degré de contrôle [des médias, ndlr], l’accès des utilisateurs, les règles qui l’encadrent, sont alors déterminés par des entrepreneurs », affirme Burman. « Une personnalité publique peut acheter une plateforme, puis modifier les règles de modération et, par conséquent, la relation à la vérité sur cette plateforme particulière », ajoute-t-elle. Des plateformes, donc, qui sont « contrôlées par des personnes qui n’ont aucun intérêt public à les modérer ». L’exemple le plus évident reste X (anciennement Twitter), qui, après le rachat d’Elon Musk, donne davantage de visibilité aux contenus orientés à droite, plutôt que sur la base de leur véracité ou de leur intérêt public. Du côté de Facebook, on observe aussi une tolérance accrue aux discours haineux et à la désinformation. Mark Zuckerberg a largement assoupli sa politique de modération et de vérification systématique des faits.
« La lutte contre la désinformation est d’intérêt public, et se trouve à l’essence même du journalisme »
À cela s’ajoute la problématique des boîtes noires et des biais de confirmation. Les médias sont confiés à des algorithmes faisant apparaître des publications en fonction de l’engagement qu’elles génèrent. Les utilisateurs sont exposés à des contenus qui confortent leurs propres croyances, ouvrant la voie à la polarisation.
Journalisme en péril ?
Le monde de la presse n’est pas épargné. En 2024, seuls 39 % des Canadiens faisaient confiance aux nouvelles relayées par les médias d’information d’après le Centre d’études sur les médias.
Si le journalisme en tant que contre-pouvoir est remis en question, c’est la légitimité du régime démocratique qui est, par voie de conséquence, susceptible d’en souffrir. D’autant plus que la presse écrite est compromise par le bouleversement du cycle des actualités. Le défi est double : le journalisme doit défendre sa crédibilité tout en disputant l’attention du public. La société de la connaissance implique un risque d’obsolescence. L’exclusivité sur la collection et la diffusion de nouvelles est désormais révolue et il devient nécessaire de s’ajuster au flux continuel d’informations prodigué par Internet.
Le travail d’investigation et la vérification systématique et rigoureuse des faits sont sapés par ce que David H. Weaver, professeur en journalisme et communication de masse qualifie de « journalisme d’assertion ». Les médias, motivés par l’impératif de livrer une nouvelle inédite, sont prêts à sacrifier les standards journalistiques les plus élémentaires.
La lutte contre la désinformation est d’intérêt public, et se trouve à l’essence même du journalisme. L’obsession de l’exclusivité doit être abandonnée au profit d’une mise en perspective sur le temps long. Et le lectorat doit pouvoir compter sur des médias capables de rapporter des données fiables, détachées d’intérêts partisans ou économiques. D’autant plus dans un contexte d’érosion démocratique, alimentée par les hypertrucages et la polarisation. L’engagement de citoyens bien informés est nécessaire pour lutter contre le recul de ces normes. Notre nouvelle sous-section « Décodage » s’emploiera à la défendre, en réfutant des idées reçues, en déconstruisant des mythes bien ancrés, et en récusant des infox.



