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La fin d’une illusion collective

Ce n’est pas à Davos que s’est révélée l’imposture de l’ordre mondial.

Stu Doré | Le Délit

Enfin, on admet la faillite morale de l’Occident, et l’injustice de son deux poids deux mesures. Ce mardi 20 janvier, à Davos, Mark Carney a fait preuve d’une franchise inédite, reconnaissant un ordre mondial défaillant et une application conditionnelle des règles internationales. Les actualités parlent d’elles-mêmes. Car, tandis que Mark Carney réaffirme son soutien le plus ferme au Danemark en tant que pays souverain du Groenland, le président vénézuélien Nicolás Maduro est toujours détenu aux États-Unis, dans l’illégalité la plus totale. Au Moyen-Orient, cette logique impérialiste continue : le Conseil de paix présidé par Trump poursuit l’effacement politique des Palestiniens, sans qu’aucune sanction ferme ne soit imposée à Israël.

Un discours de rupture ?

Le système international, tel qu’il a été conçu après 1945, devait être régi par les principes supposément universels de démocratie, de respect des droits de la personne et de souveraineté nationale. Or, ces valeurs ont été appliquées sélectivement, comme l’a si justement fait remarquer Mark Carney à Davos : « Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse […] et nous savions que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime. » En prononçant ces paroles, le premier ministre canadien a joué la carte de l’honnêteté, admettant la supercherie de cet ordre mondial, et invitant les puissances moyennes à s’unir pour tracer une troisième voie.

Un remaniement géopolitique ?

On se doute que cette honnêteté cache des motivations plus larges. Son discours, sans être un mea culpa, reconnaît la participation du Canada à cette grande illusion. Faute avouée, à moitié pardonnée : Mark Carney cherche à gagner en crédibilité auprès des pays du Sud, et emprunte une rhétorique qui s’aligne davantage à la leur. Ses intérêts sont purement économiques : soucieux de diversifier son marché par-delà les États-Unis, le Canada a renforcé ses liens commerciaux avec la Chine, lors de sa visite à Beijing à la mi-janvier.

« Ce que l’on reconnaît au premier ministre, c’est d’avoir amorcé une critique frontale de la politique d’intimidation déployée par le président Trump »

Fait rare pour un politicien canadien, son allocution a attiré l’attention internationale et recueilli un soutien domestique multipartite. Cette réception positive n’est pas le résultat d’une conscience éveillée, d’un monde occidental las des transgressions des règles internationales et décidé à rompre avec ses doubles standards. Ce que l’on reconnaît au premier ministre, c’est d’avoir amorcé une critique frontale de la politique d’intimidation déployée par le président Trump, au milieu de dirigeants européens réticents à contester l’hégémonie américaine.

Le système injuste dont parle M. Carney repose sur la coercition des grandes puissances sur les pays intermédiaires. Il fonctionnait pour les premiers relativement bien jusqu’ici. Mais maintenant que la menace d’une crise économique frappe à leur porte, le Canada et ses alliés occidentaux ne s’en accommodent plus vraiment… Guerres commerciales, menace d’intervention militaire au Groenland : l’hypocrisie sous-jacente de cet ordre mondial, fondée sur le soutien inconditionnel à une puissance impérialiste, ne leur est apparemment plus si profitable.

Il aura donc fallu attendre que Trump menace d’annexer un territoire de l’Union européenne pour que l’indignation des démocraties occidentales se fasse entendre, et que l’on nous parle de « rupture » de l’ordre mondial.

Trop peu, trop tard

Ces mêmes démocraties ne se sont pas mobilisées de la sorte pour faire appliquer le droit international à Gaza. Les armes provenant du Canada continuaient, en juillet 2025, à affluer vers Israël. L’État hébreu poursuit encore ses attaques à l’encontre des civils palestiniens, violant ainsi l’accord du 10 octobre 2025. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le ministère de la Santé de Gaza recense 477 Palestiniens tués, dont 80 par le Hamas. Et plus tôt dans la semaine, Mark Carney songeait encore à accepter l’invitation au Conseil de paix, extension du projet colonial israélien. Rien sur le droit à l’autodétermination des Palestiniens ; rien non plus sur la question des responsabilités israéliennes et américaines.

« Ce ne sont pas ses failles qui ont été exposées au grand jour, mais plutôt l’injustice profonde de l’ordre mondial »

Complaisance occidentale qui s’est aussi observée en ce début de janvier, lorsque les États-Unis, sous prétexte de lutte contre le narcotrafic, sont intervenus militairement dans un pays souverain. Motivée par l’exploitation des gisements de pétrole du Venezuela, cette ingérence a suscité de tièdes réactions auprès de la communauté internationale. Mark Carney, notamment, s’est contenté d’un timide appel à « toutes les parties à respecter le droit international ».

Cela fait bien longtemps que l’Occident s’affaisse sous le poids de ses propres contradictions. Ce ne sont pas ses failles qui ont été exposées au grand jour, mais plutôt l’injustice profonde de l’ordre mondial, tel qu’il est. Le discours de Carney se contente d’enfoncer des portes ouvertes et d’énoncer des évidences, vécues depuis des décennies déjà par les pays du Sud.


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