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N’oubliez pas de jouer

Le piège de la commodité.

Juliette Elie | Le Délit

Depuis la nuit des temps, dans notre société, l’humain a cherché un meilleur sujet amené que celui-là. Au secondaire, on nous apprend à ne pas écrire la même chose que tout le monde, à personnaliser notre introduction. Mais c’est tellement simple de reprendre la formule… Aujourd’hui, je me rends compte que ce dilemme est un exemple parmi tant d’autres où l’on se retrouve face au piège de la commodité.

Le piège de la commodité, c’est choisir la voie facile, rapide, évidente, fluide, optimisée, au détriment de la qualité du résultat. Je ne parle pas juste de travaux d’école. Le piège de la commodité agit aussi sur quelque chose de plus discret : notre attention. Les outils qui nous facilitent la vie décident souvent à notre place de ce qui mérite d’être vu et entendu. L’itinéraire le plus rapide et la prochaine vidéo s’imposent, sans qu’on ait à y penser. Peu à peu, on ne choisit plus vraiment ce à quoi on porte attention. À force de déléguer nos décisions aux outils les plus pratiques, on désapprend à choisir, et quand ça arrive, une forme discrète de liberté s’efface. Or jouer exige exactement l’inverse.

« Quand on essaie de tout optimiser, on perd quelque chose qui vaut beaucoup plus que le temps qu’on y gagne : l’occasion de ralentir »

Jouer, c’est cultiver un émerveillement et choisir de chercher d’autres manières de voir le monde, notamment sous un angle différent de celui de la productivité. Ça peut être aussi simple que prendre un chemin différent pour se rendre à ses cours. Sortir de la routine habituelle, quoi. Le jeu introduit du hasard là où tout est planifié et oblige à s’arrêter, à remarquer ce qui se passe. C’est aussi une petite révolution de refuser que tout ait une fonction, et d’accepter que certaines expériences ne servent à rien d’autre qu’à être vécues. Dans une logique de commodité, tout moment inutile (non productif) devient suspect. Pourtant, ce sont souvent ces moments-là qui laissent une trace.

Juliette Elie | Le Délit

Le téléphone cellulaire, suspect habituel, y est évidemment pour quelque chose. Il est bien plus divertissant de marcher en écoutant un balado plutôt que les bruits de la ville, ou de manger devant la télé plutôt qu’en silence. Il n’y a rien de mal à ça, sauf quand ça devient le choix par défaut. À force de se brancher lors de chaque battement entre deux plages de notre horaire réglé à la minute, on élimine le bac à sable du cerveau : l’ennui.

C’est pourtant dans ce vide essentiel que le temps ralentit, que la mémoire se consolide, que l’inventivité se réveille. Ce n’est pas pour rien que les solutions à nos problèmes semblent apparaître de nulle part quand on fait autre chose qu’essayer de les régler. Quand on essaie de tout optimiser, on perd quelque chose qui vaut beaucoup plus que le temps qu’on y gagne : l’occasion de ralentir.

La session d’hiver passe tellement vite. Il m’arrive encore d’écrire « 2025 » dans mes notes de cours et le mois de janvier est presque fini. On ne voit pas nos journées quand on a des tonnes de cases à cocher sur une liste de choses à faire. On fait tellement de trucs et on n’a pas l’impression d’avoir vécu grand-chose. On a de la difficulté à se rappeler ce qu’on a mangé pour déjeuner ce matin, ou encore les dix derniers reels qu’on vient tout juste de faire défiler. On avance vite, mais sans relief, c’est plat.

« C’est aussi une petite révolution de refuser que tout ait une fonction, et d’accepter que certaines expériences ne servent à rien d’autre qu’à être vécues »

Ce n’est pas le temps qui passe trop vite. C’est plutôt à nous de saisir les occasions de ralentir et de jouer, au lieu de sauter d’une distraction à l’autre. Ovations et roses au sens du détail, au hasard, à la présence, aux temps morts, aux cinq sens. Merde au pilote automatique.

La vie est certainement plus simple grâce à tous les outils à notre disposition aujourd’hui, mais on peut se demander si elle n’est pas plus engourdissante. Je ne pense pas qu’on ait besoin de jeter son cell à la poubelle ou d’arriver en retard à ses cours en essayant de prendre un nouveau chemin chaque jour. Il faut simplement choisir de faire les choses différemment. Être conscient dans notre manière d’habiter (et non de meubler) le temps. Profiter de l’ennui. Ne pas oublier de jouer.


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