Depuis 2019, il n’est pas rare d’entendre Donald Trump réaffirmer tous les quelques mois son souhait d’acquérir le Groenland. Ses remarques n’ont, par le passé, pas toujours été prises au sérieux, d’autant plus que le président américain a l’habitude des remarques provocatrices. Ces dernières semaines ont cependant marqué une accélération inquiétante des ambitions américaines vis-à-vis du Groenland. Le 3 janvier 2026, au lendemain de l’intervention américaine au Venezuela, Katie Miller, ancienne conseillère politique MAGA et épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche Stephen Miller, publie sur X une image du Groenland aux couleurs des États-Unis avec pour seule légende « BIENTÔT » (tdlr).
Au cours des semaines suivantes, la rhétorique de Trump adopte un ton de plus en plus agressif : il promet d’acquérir le Groenland « d’une manière ou d’une autre » et refuse de se prononcer sur la possibilité de s’emparer de l’île par la force. Tout cela rend son revirement soudain au forum de Davos surprenant. Donald Trump assure dans son discours le 21 janvier ne pas envisager d’intervention militaire pour s’emparer du Groenland : « Nous n’obtiendrons probablement rien sans user de la force, auquel cas nous sommes franchement inarrêtables, mais nous n’allons pas le faire. » Il annonce aussi ne pas imposer de droits de douane supplémentaires aux pays européens qu’il avait ciblés précédemment.
Pourquoi le Groenland ?
L’intérêt de Trump pour le Groenland provient, selon lui, principalement d’un enjeu de sécurité nationale. Selon lui, « les États-Unis sont les seuls capables de protéger cette immense étendue de glace ». Personne d’autre – le Danemark compris – n’a les capacités militaires nécessaires pour protéger le Groenland des menaces russes et chinoises. La communauté internationale est moins convaincue. En vue de cet article, Le Délit a interrogé Maria Popova, professeure au département de sciences politiques à l’Université McGill. Celle-ci balaye les excuses du président américain et affirme que « ce ne sont que des prétextes pour justifier le comportement agressif des États-Unis. Les arguments de Trump ne sont pas crédibles ». Elle souligne que le rapport de stratégie de défense nationale des États-Unis, publié par l’administration Trump en novembre 2025, ne fait aucune mention du Groenland. La problématique sécuritaire est plutôt un enjeu récent et instrumentalisé pour satisfaire les intérêts du président.
« J’ai appris à ne plus être surprise par ce que dit Trump. La seule chose à laquelle
on peut s’attendre, c’est l’inattendu »
Rowan Hargreaves, étudiante américaine à McGill
Certains experts estiment que la menace de Trump pourrait s’inscrire dans la continuité stratégique de ses frappes sur le Venezuela. Lors de l’intervention militaire du 3 janvier 2026, les forces américaines ont capturé le président Nicolás Maduro. Trump a, ce jour-là, clairement indiqué que les États-Unis entendaient tirer parti des ressources pétrolières du pays. Pour sa part, le Groenland possède de nombreuses ressources naturelles, telles que des terres rares.
Réactions
Face aux menaces américaines, les États européens ont affiché un soutien clair au Danemark. Copenhague a engagé un réarmement du Groenland afin de réduire sa dépendance envers les États-Unis, désormais perçus comme une source d’incertitude stratégique. Parallèlement, la France, la Suède, l’Allemagne et la Norvège, rejointes par les Pays-Bas, la Finlande et le Royaume-Uni, ont envoyé du personnel dans le cadre d’un exercice militaire, Arctic Endurance.
Cette initiative divise les analystes. Pour certains, il s’agit surtout d’un geste symbolique : un coup de bluff au déploiement trop limité pour avoir un réel impact opérationnel. D’autres y voient, au contraire, une décision stratégique. Selon Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste du Groenland à l’Université du Québec à Trois-Rivières, cette présence signale une préparation du théâtre d’opérations dans l’éventualité d’une intervention militaire américaine. Même modeste, le déploiement servirait ainsi la planification, la coordination entre alliés et la signalisation stratégique.
Du côté groenlandais, la réaction populaire est marquée par un refus explicite de toute logique néocoloniale. On observe notamment une popularisation satirique du slogan trumpiste MAGA, détourné en « Make America Go Away » (« Que l’Amérique s’en aille »). Cette séquence a renforcé une solidarité entre Groenlandais et Danois face aux États-Unis, malgré une relation historiquement tendue.
Certains citoyens américains se sentent résignés par le comportement imprévisible de leur président. Une étudiante américaine de McGill, Rowan Hargreaves, résume cet état d’esprit : « J’ai appris à ne plus être surprise par ce que dit Trump. La seule chose à laquelle on peut s’attendre, c’est l’inattendu. Prévoir l’imprévisible. » Cette posture reflète un fatalisme politique désormais bien installé, où l’imprévisibilité présidentielle est devenue la norme.
Implications pour l’ordre international
Maria Popova précise que ce n’est pas le premier exemple d’intervention et d’occupation américaine ; elle mentionne, par exemple, l’invasion de l’Irak en 2003. Pourtant, aucune de ces instances n’impliquait une annexion totale à long terme. Néanmoins, selon Popova, le comportement de Trump ne constitue pas une rupture totalement inédite avec le système international en place depuis la guerre froide. C’est pour elle l’annexion illégale de la Crimée par la Russie en 2014, puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui ont fait s’effondrer l’ordre international contemporain. Ce sont de fait ces événements qui ont érodé les normes fondamentales de souveraineté et d’intégrité territoriale, et frayé le chemin pour les États-Unis. « Ce n’est pas Trump qui a établi le précédent ; la Russie l’a déjà fait en 2014 ».
« Que se passe-t-il lorsque l’État censé garantir la sécurité de ses alliés devient lui-même source de menace ? »
Ce qui rend la situation actuelle particulièrement préoccupante, selon elle, est le fait que ce type de logique émane désormais des États-Unis. Les implications sont nombreuses, notamment à propos de l’OTAN. La question se pose alors : que se passe-t-il lorsque l’état censé garantir la sécurité de ses alliés devient lui-même source de menace ? Pour Popova, « l’OTAN est essentiellement terminée ». Elle explique que l’organisation repose sur un principe de promesse, plus précisément de promesse de protection mutuelle. Même si rien n’est officiel, il ne peut plus y avoir de confiance entre les membres de l’OTAN et les États-Unis.
Bien que la menace des États-Unis plane toujours au-dessus du Groenland, la professeure Popova souligne un point important : il ne faut pas oublier les étapes concrètes nécessaires pour annexer une région. « En Crimée, rappelle-t-elle, les Russes ont envoyé des forces armées, ils ont pris d’assaut le Parlement et tenu des élections sous la menace des armes. Est-ce que les États-Unis sont prêts à faire ça ? Je n’en suis pas si sûre… » La situation au Groenland n’est pas encore conclue, et il est difficile de prévoir les prochaines actions de Donald Trump.



