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Conjuguer sa vie au passé

Critique de la pièce Boîte noire, présentée au Théâtre Jean-Duceppe.

Danny Taillon

La Boîte, imposante et inquiétante, trône au milieu de la scène. Un projecteur s’allume. Éliza Williams, femme d’affaires, s’avance pour donner son discours. La pièce Boîte noire débute.

La beauté de la Boîte

En entrant dans la salle, le premier élément qui attire l’œil du spectateur est la boîte géante qui sépare la scène en deux : une partie supérieure et une partie inférieure. L’intrigue de la pièce est elle-même scindée en deux trames narratives qui cohabitent. D’une part, Éliza et David, cofondateurs d’Essor, présentent leur nouvelle invention : la Boîte, une technologie qui permet à chacun d’obtenir la vie de ses rêves en prévenant les comportements nocifs. D’autre part, Andrés, Tendaji et Laïla, des réfugiés, traitent des données toute la journée pour un salaire de misère afin d’entraîner l’IA à l’origine de la Boîte. Les deux trames narratives ont lieu en parallèle, jusqu’à ce qu’un accident sur vienne et entremêle la destinée de tous les personnages.

Si le personnage d’Éliza, joué par Catherine-Anne Toupin, privilégie la prospérité et les investissements, son frère David, interprété par Vincent-Guillaume Otis, se préoccupe plutôt des enjeux éthiques : peut-on réellement mettre en vente un produit censé améliorer la vie des gens s’il y a des risques mortels pour les consommateurs ? La discorde éclate entre les génies de la technologie et se propage, plus bas sur la scène, aux réfugiés employés par la firme. Comment améliorer sa situation lorsque les autorités profitent de l’exploitation des plus faibles ? À une époque où nos voisins du Sud connaissent des moments houleux avec ICE, les mots du personnage de Laïla lorsque les agents frontaliers s’en prennent à elle sans raison résonnent : « Le camp, c’est une prison. Je veux une vie à moi. » Les enjeux mis en scène dans la pièce sont on ne peut plus actuels.

Bienvenue au pays des possibilités

Ce que promet la Boîte, c’est une vie meilleure, un moyen simple et rapide d’atteindre la version de soi idéale. Mais dans une société qui en demande toujours plus, est-il réellement souhaitable d’atteindre la perfection ? L’obsession pour cette dernière tue notre société à petit feu. Les exigences et l’intolérance au bonheur de la société pour rissent la vie des individus et empêchent chacun de faire son cheminement personnel. La Boîte ne fait qu’empirer les traumatismes que les individus ressassent. Catherine-Anne Toupin, créatrice de la pièce, dénonce clairement ce besoin déraisonnable pour la perfection ainsi que les abus des multinationales qui, sans que nous nous en rendions compte, s’emparent de nos vies. « C’est devenu une obsession », confie une utilisatrice de la Boîte. Nous devenons des spectateurs de notre propre existence, incapables d’agir sans l’influence des plus riches et des plus puissants qui contrôlent notre consommation et nos habitudes. La pièce dénonce à cor et à cri les abus des autorités, qu’il s’agisse des entreprises ou des gouvernements, qui considèrent les plus vulnérables de notre société comme du bétail, bon seulement à enrichir les plus forts.

Boîte noire est une pièce coup de poing. À plusieurs reprises, mes yeux se sont remplis de larmes et je me suis sentie impuissante face aux horreurs de l’humanité. Le futur qui se présente devant nous n’est pas reluisant, et cette pièce de théâtre déborde de son cadre divertissant pour nous secouer au fond de notre âme. C’est à nous de conserver l’humanité de notre monde. Boîte noire est une pièce de 1h35 sans entracte qui aborde des sujets sensibles, dont le suicide. Elle sera présentée jusqu’au 22 février 2026 au Théâtre Jean-Duceppe.


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