Los Angeles, Memphis, Chicago, Washington, La Nouvelle-Orléans et maintenant Minneapolis. Depuis plusieurs mois, ces métropoles sont devenues les cibles de Donald Trump, qui y a déployé la garde nationale, ou de nombreux agents de la police de l’immigration, connue sous l’acronyme ICE (Immigration and Customs Enforcement). Minneapolis, ville démocrate du Minnesota, abrite une large population immigrée d’origine africaine, en particulier de Somalie et d’Éthiopie. Elle est critiquée par l’administration Trump pour son laxisme face au crime.
Fin 2025, l’administration américaine a lancé dans le Minnesota l’opération Metro Surge, qualifiée par Todd Lyons, directeur par intérim de l’ICE, comme la « plus grande opération anti-immigration jamais réalisée (tdlr) ». Elle vise en particulier les immigrés somaliens de la ville, accusés par l’administration républicaine de fraude durant la pandémie de COVID-19. Ils auraient, selon lui, volé des centaines de millions de dollars destinés à nourrir des enfants dans le cadre d’un programme gouvernemental. Entre 2 000 et 3 000 policiers de l’immigration seraient déployés dans le cadre de cette opération.
Dans une entrevue accordée au Délit, Brendan Szendrő, professeur de sciences politiques à l’Université McGill et spécialiste en politique américaine, explique qu’il y a une perception commune chez les républicains que les villes démocrates permettent aux extrémistes politiques (de gauche, ndlr) de pratiquer des activités illégales. Ainsi, « Trump veut déporter autant de personnes qu’il peut pour montrer à la base républicaine qu’il combat le crime dans les villes démocrates ». Cela intervient à un moment où il est confronté, y compris au sein du parti républicain, à des dossiers comme l’affaire Epstein et le Groenland.
La focalisation de l’administration Trump sur Minneapolis ne doit rien au hasard : c’est dans cette même métropole qu’avait été tué George Floyd en juin 2020 par un policier, durant le premier mandat du président républicain, rappelle Szendrő. Ce meurtre avait mené à d’importantes manifestations et émeutes à travers le pays, et avait déclenché le mouvement BLM (Black Lives Matter), qui continue de résonner aujourd’hui.
Une population en colère
Szendrő nous explique ainsi que la relation entre Minneapolis et les forces de l’ordre a toujours été conflictuelle : « Les gens ne font pas confiance à la police et vice versa. » Le meurtre de Renee Nicole Good le 7 janvier avait causé l’émoi à l’échelle nationale et des milliers de personnes avaient manifesté pour que l’ICE quitte Minneapolis. Malgré le froid extrême qui touche le continent américain ces derniers jours, des dizaines de milliers de manifestants se rassemblent quotidiennement pour exiger le départ de la police de l’immigration de leur ville.
« Trump veut déporter autant de personnes qu’il peut pour montrer à la base républicaine qu’il combat le crime dans les villes démocrates »
Brendan Szendrő, professeur de sciences politiques à McGill
Sur les réseaux sociaux, de nombreux comptes appellent aussi à la résistance contre ICE. @stopicenet, un compte Instagram qui cumule plus de cent mille abonnés, relaye les arrestations commises par l’ICE, dont celle d’un enfant de cinq ans, qui a suscité l’indignation dans tout le pays. Un site web du même nom, stopice.net, permet, grâce à une carte interactive et un forum de discussion, de repérer des agents de l’immigration et d’en alerter les sans-papiers.
L’impunité des agents de ICE
Moins de trois semaines après le meurtre de Renee Good, la police de l’immigration a tué un deuxième manifestant à Minneapolis. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été abattu alors qu’il était au sol, désarmé, et que de nombreux agents le maintenaient immobile. Alors que Donald Trump a déjà traité l’homme de « terroriste domestique », de nombreux sénateurs des partis républicain et démocrate ont demandé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les circonstances entourant la mort de l’homme. Il est traité de terroriste par l’administration pour son port d’arme, un droit pourtant garanti par le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis. Comme dans le cas de l’enquête autour de la mort de Renee Good, le département de la Sécurité intérieure empêche les enquêteurs locaux du Minnesota d’accéder aux preuves. Avant ce nouvel homicide, Szendrő avançait déjà que les agents de l’ICE ont « le sentiment de pouvoir agir en toute impunité ». Le cadre légal entourant cette police est très flou, et ne sera pas modifié tant que Trump sera au pouvoir, ajoute le professeur.
« ICE dit ne chercher que les criminels, mais ça n’est pas vrai du tout »
Jalis, étudiant mcgillois originaire de Minneapolis
Tim Walz, le gouverneur démocrate du Minnesota, a accusé l’ICE de « semer le chaos et la violence » à la suite du meurtre d’Alex Pretti. Dimanche, Barack Obama, ancien président des États-Unis, a quant à lui appelé à un « sursaut » contre les atteintes aux valeurs démocratiques américaines menées par l’administration républicaine.
Les sans-papiers ne sont pas les seuls à être visés par cette police. Jalis, un étudiant américain à McGill originaire de Minneapolis a accepté de témoigner pour Le Délit. Il nous explique que les agents de l’ICE utilisent le profilage racial pour mener leurs arrestations : « Ils s’en fichent, ils voient ta couleur de peau, ils ne vont pas te croire si tu dis que tu es un citoyen. Ils embarquent même ceux avec un passeport pour vérifier leur statut légal. » Il explique que les membres de sa communauté d’origine étrangère ne peuvent rien faire : « Ils ne peuvent même plus aller au supermarché. C’est ma mère qui va faire les courses pour les employés mexicains de son entreprise. » Il nous raconte ensuite le choc qu’il a eu lorsqu’un de ses amis du soccer a été arrêté par l’ICE, il y a à peine dix jours : « Les agents l’attendaient à la sortie de l’école, ils ont emmené sa sœur et lui, ils n’ont que 14 et 16 ans. ICE dit ne chercher que les criminels, mais ça n’est pas vrai du tout, il n’a rien fait, et là, on ne sait même pas où il est. »
Une population qui réprouve l’ICE ?
Dans un sondage The New York Times/Siena mené après la mort de Renee Good, 61 % des répondants (démocrates, républicains et indépendants confondus) estimaient que la police de l’immigration « allait trop loin ». Chez les sondés démocrates, ce chiffre augmentait à 94 %, mais dégringolait à 19 % chez les électeurs républicains. Un sondage qui reflète une fois de plus l’extrême polarisation de la politique américaine. Un fait confirmé par Szendrő : « Il y a très peu de sujets sur lesquels il existe un consensus global au sein de la société américaine. »



