Tasty Crousty : c’est l’enseigne de restauration rapide qui a conquis Internet. Les courtes vidéos qui lui sont consacrées vantent les mérites d’un plat gourmand, et surtout, pas cher. Sa composition est simple : base de riz, sauce dite secrète et poulet frit.
Massivement relayé sur les réseaux, Tasty Crousty s’est établi dans plusieurs métropoles françaises. Ses différents restaurants, à Paris, Marseille ou encore Lyon, ont été pris d’assaut par une file interminable de clients, attirés par le bouche-à-oreille et l’effet de nouveauté. Montréal n’a pas échappé à cet engouement : deux restaurants s’y sont déjà implantés, l’un près de la station Snowdon, l’autre sur le plateau Mont-Royal. Si le nom a quelque peu changé – Mr. Crousty – le concept reste quant à lui identique.
Ce phénomène culinaire rappelle celui d’El Mordjene, pâte à tartiner venue tout droit d’Algérie dont les stocks se sont rapidement écoulés à l’été 2024. Elle a aussi trouvé ses détracteurs, notamment auprès de grands journaux français, qui se sont emparés de ce produit pour s’improviser diététiciens le temps d’une chronique.
À travers la raillerie du produit, ce sont ses consommateurs qui sont incidemment moqués. On moque la foule stupide, prête à faire la queue pour de la malbouffe. On raille les pauvres qui se nourrissent mal.
« Le goût, c’est le dégoût du goût des autres »
Dans son ouvrage intitulé La Distinction (1979), le sociologue Pierre Bourdieu montre combien le dégoût est outil de distinction sociale. Les préférences alimentaires en constituent un vecteur, car façonnées par le capital culturel et l’habitus – système de dispositions acquis par l’apprentissage – et la socialisation. Ainsi, les plats industriels, ultratransformés, finalement la malnutrition, sont l’apanage des classes populaires. Les plats sains, raffinés, « européens », sont ceux de la classe dominante. Derrière la moquerie d’une alimentation malsaine se cache un mépris de classe.
« À travers la raillerie du produit, ce sont ses consommateurs qui sont incidemment moqués »
On entend ici malnutrition au sens de surnutrition, caractérisée par un excès calorique et une consommation excessive de produits gras et sucrés. Au-delà d’un simple reflet de statut social, la malnutrition, appuyée par les intérêts de l’industrie de la restauration rapide, peut nourrir la création et le maintien des inégalités sociales et raciales.
Malnutrition : reproducteur d’inégalités sociales et raciales
Andrea Freeman, dans Fast Food : Oppression through Poor Nutrition (2007), observe ce phénomène structurel aux États-Unis, qu’elle qualifie de « food oppression », ou oppression par la malnutrition. Structurel, car il ne trouve pas racine dans des actes discriminatoires isolés, mais dans des pratiques institutionnalisées, qui perpétuent et accentuent une crise sanitaire, fondée sur l’origine ethnique et la classe sociale.
Les restaurants de fast-food pullulent dans les quartiers urbains à faible revenu, où vivent souvent des communautés afro-américaines et latinos. Ces dernières sont davantage à risque de développer des maladies chroniques liées à la malnutrition. Et les réponses gouvernementales sont largement insuffisantes face à l’étendue des disparités sanitaires. Les produits sains restent encore trop chers, peu ou pas couverts par les subventions, tandis que l’accès aux soins de santé est particulièrement restreint. L’industrie déploie des efforts importants en matière de marketing, laquelle cible particulièrement les Afro-Américains et Latinos. Même processus à l’œuvre chez Tasty Crousty : les restaurants, implantés dans des quartiers populaires, s’adressent dans leurs vidéos publicitaires à une population jeune, racisée et à faible revenu.
Ces mauvaises conditions diététiques s’inscrivent dans une dialectique plus large de pauvreté : il est évident que la classe ouvrière privilégiera une alimentation qui combine accessibilité financière et gain de temps, avec une approche curative plutôt que préventive. Et lorsque l’on détériore la qualité et l’espérance de vie d’un groupe d’individus, on crée une sous-classe progressivement marginalisée et d’autant plus vulnérable. Cette logique capitaliste, dans laquelle la recherche de profit est privilégiée, piétine fatalement le bien-être individuel. Les producteurs n’hésitent pas à incorporer des substances toxiques dans des produits pourtant destinés à la consommation. Et puis, tant pis si nos clients sont atteints d’un cancer.
« Face à toutes ces possibilités qui s’offrent à nous, l’idée que chaque choix est réversible devient obsédante et nous condamne à une insatisfaction permanente »
Tyrannie du choix
L’autre intérêt de Tasty Crousty, c’est sa flexibilité. Le consommateur peut personnaliser son plat et ainsi l’ajuster selon ses goûts. D’ailleurs, des variantes sucrées ont rapidement emboîté le pas, offrant au client la possibilité de combiner riz au lait et chocolat pistache, ou encore tiramisu et Kinder Bueno. Bref, un plat certainement adaptable et pour le moins généreux en sucre et en matière grasse. Cette liberté qui est accordée au consommateur n’est pas offerte par pure bonté de cœur. Il s’agit, selon la philosophe Renata Salecl, d’une stratégie élaborée par le capitalisme tardif : la tyrannie du choix. Face à toutes ces possibilités qui s’offrent à nous, l’idée que chaque choix est réversible devient obsédante et nous condamne à une insatisfaction permanente. Cette tyrannie du choix nous aliène, et profite au régime, car ses sujets « sont portés à l’autocritique plutôt qu’à la critique du système ».
Il serait donc temps de cesser l’infantilisation des classes ouvrières, à coup d’injonctions à manger plus sainement, et de se pencher sur les éléments systémiques qui contribuent à un cycle de pauvreté et de crise sanitaire. La mauvaise alimentation n’est pas le fait d’une irresponsabilité individuelle : les politiques publiques doivent être orientées vers la sensibilisation et l’éducation à une nourriture plus saine, et surtout, elles doivent en garantir son accessibilité.



