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La chute de l’empire culturel

L’apparent désintérêt des jeunes pour la culture.

Félix Fournier

Chaque année, la scène culturelle voit naître de nouvelles œuvres qui battent des records de popularité. Certaines ont un tel succès qu’elles perdurent à travers le temps et se taillent une place parmi les classiques. Films, séries télévisées, livres et pièces de théâtre connaissent une incroyable popularité, tout comme leurs créateurs et leurs interprètes. Le rayonnement de la culture est parfois si fort qu’il devient un phénomène international. Il suffit de penser à la popularité fulgurante de la K‑pop ou, en termes d’icônes québécoises, à Céline Dion. 

La culture est donc d’une universalité apparente, ce qui crée des référents communs pour plusieurs groupes. Pourtant, il n’est pas rare d’entendre les générations précédentes s’exclamer que les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à celle-ci. Mais l’intérêt pour la culture est-il réellement en déclin ? 

« Les générations consommant moins ce type de musique et de média n’ont pas ces références, et le fossé culturel se creuse entre les générations »

Des référents différents 

Si certaines icônes sont intemporelles, d’autres laissent place à de nouveaux noms avec le temps. Les baby-boomers n’ont pas exactement les mêmes référents culturels que les millénariaux, et encore moins que la génération Z. Chaque génération voit naître son étoile montante, le nouveau nom incontournable de la scène culturelle. Si Guylaine Tremblay et Ginette Reno ont marqué les esprits des petits et des grands au Québec, elles ne sont pas les premiers noms qui viennent en tête aux générations plus jeunes, qui pensent plutôt à Marc Dupré, Sarah-Jeanne Labrosse, Cœur de pirate ou à Karl Tremblay, par exemple.

Certains médias sont aussi davantage consommés par certains groupes. Le rap, par exemple, est un style dont l’auditoire a majoritairement entre 16 et 24 ans. Cette préférence musicale largement partagée par une même tranche d’âge crée des référents culturels. Il n’y a qu’à songer à la querelle entre Drake et Kendrick Lamar ou encore à des rappeurs populaires comme Travis Scott, Cardi B, Central Cee et Damso. Les générations consommant moins ce type de musique et de média n’ont pas ces références, et le fossé culturel se creuse entre les générations. 

Internet : une source de culture infinie 

L’accès à l’Internet et aux réseaux sociaux transforme le paysage culturel. Ce dernier n’est plus limité aux formes traditionnelles, comme le théâtre, la littérature, la musique et la télévision : il contient maintenant une foule de contenus multimédias impressionnants. Les memes créent une culture à eux seuls. En ouvrant les commentaires d’une vidéo Tik Tok, impossible de tout comprendre sans connaître les références de certains memes, qui deviennent des façons de réagir au contenu présenté.

À cela s’ajoute la variété de contenu à laquelle sont exposés les utilisateurs. Des œuvres comme des livres ou des films et séries télévisées deviennent virales, peu importe leur provenance. Il suffit de songer à Heated Rivalry, la série record de l’heure au Canada. Il s’agit de la série la plus regardée de l’histoire de Crave, la plateforme d’origine. Du contenu dérivé de la série déferle sur Internet, ce qui encourage les utilisateurs à la visionner. Toutefois, sans les réseaux sociaux ou un abonnement à Crave, elle peut passer sous le radar de certains téléspectateurs. Le contenu viral sur Internet est également très international grâce aux utilisateurs venant du monde entier.

Félix Fournier

Un problème de représentation 

Entouré par des influences anglophones, le Québec tient à son identité distincte. La scène culturelle est un excellent moyen d’encourager l’identité locale en consommant des médias locaux. Or, la génération Z et celles qui la suivent montrent un intérêt diminué pour la culture québécoise. Ce désintérêt est-il la conséquence d’une identification plus difficile aux médias présentés ? Le Délit a sondé ses lecteurs sur son compte Instagram en leur demandant s’ils se sentaient représentés par la culture québécoise. Les résultats sont sans équivoque : c’est un non. Seulement 26% des gens ayant participé au sondage ont répondu par l’affirmative, alors que 74% ont répondu par la négative. Toutefois, Le Délit regroupe des lecteurs intéressés par l’actualité et la culture, ce qui peut influencer les résultats.

« Il est facile de blâmer les générations plus jeunes pour leur manque d’intérêt envers la culture sans chercher à comprendre cet apparent désintérêt »

Cela dit, il est vrai que le canon culturel québécois a souvent manqué de diversité. Le Québec d’aujourd’hui étant plus diversifié qu’avant, il est possible que certaines personnes ne se sentent ni représentées ni comprises par les médias. Si les spectateurs ne peuvent pas s’identifier aux personnages qu’ils voient à l’écran, ils n’auront pas nécessairement envie de les regarder. Les œuvres culturelles se doivent de représenter la société telle qu’elle est, en présentant des problématiques réelles et des personnages auxquels les spectateurs peuvent s’identifier. Or, certains sujets sont mal dépeints ou tout simplement mis aux oubliettes. 

Le Délit a demandé à certaines personnes ayant répondu au sondage des précisions sur leur réponse à la négative. Il s’avère que la représentation de l’appartenance ethnique, l’orientation sexuelle, l’identité de genre et la santé mentale est lacunaire dans les médias. Ces éléments empêchent les individus de s’identifier pleinement aux personnages, qui vivent une réalité tout autre que la leur. Si les œuvres culturelles du Québec intègrent davantage de représentation multiculturelle, il est rare que le quotidien de personnages immigrants en pleine intégration soit représenté, avec tous les défis que l’arrivée dans un nouveau pays suppose. La représentation est également parfois stéréotypée ou dramatisée pour les besoins de l’intrigue. Par exemple, du côté de la santé mentale, l’émission STAT met en scène un médecin bipolaire victime d’une psychose le menant à tuer l’un de ses collègues. Bien qu’il s’agisse d’une situation possible, la plupart des personnes ayant un trouble bipolaire ne commettent pas de crimes violents. La violence, chez les personnes bipolaires, est souvent l’œuvre de comorbidités, comme l’abus de substances. Toutefois, cette distinction n’est pas précisée dans l’émission et peut contribuer à véhiculer certaines croyances néfastes pour les personnes souffrant d’enjeux de santé mentale.

Il est facile de blâmer les générations plus jeunes pour leur manque d’intérêt envers la culture sans chercher à comprendre cet apparent désintérêt. Les moyens de transmission de la culture sont différents de génération en génération et chacun forge un répertoire culturel à son image. La société évolue et ce changement se doit d’être reflété dans la scène culturelle. Sans cela, le déclin de la culture est assuré : chacun mérite de se sentir représenté et compris par les œuvres qui l’entourent.


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