Pendant deux brèves journées, du 29 au 30 octobre, des représentants de la Commission européenne et du gouvernement canadien pouvaient être aperçus se promenant dans les rues du centre-ville, ou encore dans les locaux de Schwartz’s, où Ursula von der Leyen s’est arrêtée pour déguster un de leurs fameux sandwichs à la viande fumée.
Aux côtés de la présidente de la Commission européenne figuraient António Costa, président du Conseil européen, et Mark Carney, premier ministre du Canada.
Un grand absent était toutefois à noter : le premier ministre du Québec, Paul St-Pierre Plamondon.
Les dirigeants se sont réunis pour le 21e sommet entre l’Union européenne (UE) et le Canada, dans le but de poursuivre le rapprochement entre les deux blocs.
Amorcé plus tôt cette année, lors la visite de Mark Carney à Bruxelles, où le premier ministre avait annoncé la volonté du Canada de devenir un membre associé de l’UE, ce rapprochement s’inscrit dans un contexte de fortes tensions économiques avec les États-Unis. Ces derniers poussent l’Europe et le Canada à chercher de nouveaux partenaires commerciaux, comme l’a souligné Carney en mars 2026 à Davos, lors du World Economic Forum.
Depuis, la situation a toutefois évolué, et la forme que prendra concrètement l’alliance reste encore floue. Les négociations doivent se poursuivre. Le Délit a eu l’occasion de s’entretenir avec Zoya Sheftalovich, correspondante en chef de POLITICO Europe auprès de l’UE.
Un manque de consensus chez les Européens
Quelques jours avant le sommet, l’Europe était dans l’embarras. Zoya Sheftalovich a confié au Délit que, quelques heures avant leur arrivée à Montréal, des diplomates européens rédigeaient encore la déclaration conjointe, en plein vol direct vers la ville.
Le nœud du problème : certains passages du texte ne mettaient pas tous les Européens d’accord, et notamment, l’utilisation du terme « membre associé ».
Parmi ces pays figurent notamment la France, l’Allemagne, la Belgique et l’Italie.
Selon Zoya Sheftalovich, l’Allemagne était particulièrement réticente à utiliser ce terme, car la définition d’un tel statut était encore trop vague. Elle aurait préféré parler d’« une alliance vers le futur (tdlr) ».
Ursula von der Leyen l’a cependant employé pendant le sommet lors d’une conférence au C.D. Howe Institute, proche de McGill, à l’instar de la déclaration finale qui mentionne une « association encore plus proche » entre l’Europe et le Canada.
Vers un Erasmus canadien ?
Un aspect particulièrement intéressant pour nous, les McGillois, est l’intégration du Canada à Erasmus+, un programme de l’Union européenne qui permet aux étudiants de voyager, d’étudier ou encore de réaliser des stages à l’étranger, tant dans les pays de l’UE que dans d’autres pays non membres, comme l’Islande, la Norvège ou la Serbie.
Inscrite dans le volet « People to People » de la déclaration conjointe du sommet, cette intégration semble constituer une démarche concrète que les parties souhaitent poursuivre.
Zoya Sheftalovich précise cependant qu”« aucun détail n’a pour l’instant été révélé et que l’objectif serait d’élaborer un plan d’action concret d’ici le prochain sommet, en 2027, à Bruxelles ».
Qu’est-ce que cela signifierait concrètement ?
En règle générale, Erasmus+ concerne les échanges d’un ou deux semestres ainsi que les doctorants. Des mesures visant à faciliter les démarches concernant les voies migratoires et l’accès aux bourses pourraient cependant voir le jour.
« Ces modalités sont encore à négocier et risquent de se heurter à plusieurs tensions »
La déclaration mentionne notamment plusieurs programmes possibles, au-delà d’Erasmus+, pour faciliter la mobilité des étudiants européens ou des travailleurs.
Le club des affaires européennes à McGill, présent pendant le sommet, confiait au Délit que Roxana Minzatu, commissaire des droits sociaux et des compétences, des emplois de qualité et de l’état de préparation, annonçait que l’ajout du Canada à Erasmus+ donnerait « un accès direct [au] financement reçu par les Européens ».
Ces modalités sont encore à négocier et risquent de se heurter à plusieurs tensions. Au sein de l’Europe, L’Association des Affaires Européennes de McGill précise qu’il « est intéressant de remarquer que de nombreux pays européens poussent pour une adhésion à Erasmus+, mais poussent domestiquement pour un contrôle plus sévère sur l’immigration ». Les tensions sont tout de même présentes au sein même du Canada.
Le Québec mécontent
Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), premier ministre du Québec, a dénoncé le refus d’Ottawa d’associer la province aux négociations avec l’Europe, notamment sur l’éducation, dont la gestion est constitutionnellement attribuée aux provinces. Il a donc décliné l’invitation au sommet.
Quel rôle le Québec jouera-t-il dans les négociations à venir ?
La question demeure entière. Cela pourrait pousser PSPP à restreindre, voire à refuser sa mise en oeuvre.
Pour l’instant, aucun détail n’a encore été négocié, mais les tensions pourraient constituer un vrai défi pour sa concrétisation si Plamondon continue d’estimer que les consultations de la province sont insuffisantes. Il a notamment déclaré que de tels accords pourraient « tout simplement ne pas être implémentés ». Dans ce cas, les universités québécoises, dont McGill, risqueraient d’être exemptées d’Erasmus.
Le premier ministre québécois a toutefois accepté, le 1er novembre 2026, de discuter avec Mark Carney à la suite de ces tensions.
Au-delà de ces désaccords, le sommet a tout de même permis de poser les bases d’un rapprochement plus large. Dans leur déclaration conjointe du 30 octobre, les dirigeants ont annoncé la création d’une « alliance encore plus proche », dont le but serait de renforcer leur coopération dans des domaines aussi variés que le commerce, l’énergie, les technologies numériques et la sécurité.
Quelle forme prendra concrètement cette nouvelle relation ?
Le terme « membre associé », défendu par Ursula von der Leyen, n’a finalement pas été retenu dans la déclaration conjointe, après les réserves exprimées par plusieurs États membres, notamment l’Allemagne. Nous ne sommes alors qu’au début de ce que Carney décrivait lors d’une interview avec Politico comme « la plus forte association entre un pays et l’Union européenne dans le monde ».
Le calendrier est désormais fixé : les deux parties souhaitent préciser les contours de cette relation d’ici le prochain sommet, prévu en 2027. Dès mars, le Collège des commissaires européens doit rencontrer le Cabinet fédéral canadien afin de poursuivre les discussions.
En attendant, le sommet de Montréal aura surtout permis de transformer une ambition politique en un programme de négociations. Reste à savoir jusqu’où Ottawa et Bruxelles seront prêts à aller et si les désaccords qui ont émergé, tant au sein de l’Union européenne qu’au Canada, pourront être surmontés.




