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Quand la transidentité effraie

Utilisation des codes de la transidentité dans l’horreur.

Félix Fournier | Le Délit

Alors que les feuilles tombent et que la température chute, une dernière célébration vient ponctuer l’automne avant l’arrivée de l’hiver : Halloween. Et quoi de mieux qu’un bon film d’horreur pour se plonger dans l’ambiance de cette période effrayante ? Alors, vous lancez un premier film : Massacre à la tronçonneuse. Puis, vous sélectionnez Le Silence des agneaux. De vrais classiques du cinéma d’horreur ! Enfin, vous choisissez de conclure avec Psychose. Si vous avez terminé la soirée en beauté, un constat vous frappe. En y regardant de plus près, ces tueurs ont tous un point commun : ils transgressent, chacun à leur manière, les normes de genre. Plus encore que leur violence meurtrière, ce brouillage entre les codes de genre semble nourrir l’horreur qu’ils inspirent. 

Les origines du mythe 

Pour comprendre comment le motif narratif du tueur transgenre s’est ancré si profondément dans le cinéma de l’horreur, il faut revenir sur Psychose, un des films les plus influents du genre. Sorti en 1960, le film d’Alfred Hitchcock s’articule autour du meurtre de Marion Cranes et de l’enquête menée afin de trouver son assassin. Si on pense initialement que c’est une femme qui l’a tuée, le vrai rebondissement de l’intrigue se déroule à la fin du film. On y découvre que le tueur n’est pas une vieille femme, mais Norman Bates, le gérant du motel où avait séjourné Marion. C’est d’ailleurs cet aspect qui s’avère le plus révolutionnaire, mais aussi le plus troublant pour le public de l’époque. C’est la révélation de cet homme « habillé en femme » qui suscite la surprise et l’effroi des spectateurs, davantage que le meurtre en soi. À la fin, un docteur explique que Norman n’était pas « un travesti », mais qu’il souffre plutôt d’un trouble dissociatif qui le pousse à croire qu’il était sa mère. 

Cependant, à une époque où la transidentité était très peu évoquée et encore moins acceptée, il est facile d’imaginer comment cette représentation du travestissement comme une pathologie monstrueuse a pu contribuer à renforcer des préjugés envers les personnes transgenres. 

« Ces représentations reflètent une transphobie évidente qui résulte, entre autres, de la pathologisation de la transidentité »

Ce motif narratif sera d’ailleurs repris à de nombreuses reprises dans le cinéma d’horreur, notamment dans Le silence des agneaux. Le tueur en série Buffalo Bill cherche à confectionner un vêtement à partir de la peau de ses victimes – toutes des femmes – afin de se fabriquer une robe en peau humaine. L’une des scènes les plus marquantes du film le montre en train de se maquiller, alors que les cris d’une de ses victimes résonnent en arrière-plan. Dès lors, la monstruosité de Bill ne réside plus seulement dans ce qu’il fait à ses victimes. Sa folie semble d’autant plus effrayante, car il adopte des codes associés à la féminité. Cependant, il est expliqué par Hannibal Lecter (un autre tueur en série cannibale) que Bill n’est pas « un vrai transsexuel ». Si le film lui même tente de mettre une distance entre le tueur et la transidentité, cela ne reste que quelques lignes de dialogue dans un film de deux heures qui associe transgression de genre à une forme de folie. 

Dans son article « Les femmes trans dans l’horreur », Jenni Holtz explique les conséquences très réelles de ce genre de représentation qui, selon elle, « conduit certaines personnes à les considérer comme des sous-hommes, les transformant en monstres réduits à l’état d’objets abjects. De telles conceptions erronées engendrent des violences dans le monde réel (tdlr) ».

 L’horreur comme un reflet des angoisses de la société 

Il est souvent dit que le cinéma d’horreur est un miroir des angoisses de notre société. Cette idée devient d’autant plus claire dans le cas des films d’horreur qui utilisent la transgression de genre comme un élément essentiel de la construction d’un personnage monstrueux. Ces représentations reflètent une transphobie évidente qui résulte, entre autres, de la pathologisation de la transidentité, considérée jusqu’en 2019 comme un trouble mental et comportemental selon le manuel mondial de diagnostic de l’Organisation Mondiale de la Santé. Ainsi, les personnes qui s’écartaient des normes de genre, qu’elles soient transgenres ou non, faisaient face à une double stigmatisation. Non seulement leur non-conformité aux attentes sociales était perçue comme déviante, mais elle était aussi fréquemment associée à la maladie mentale, un autre phénomène déjà fortement touché par les préjugés. Les films jouent donc sur ces deux stigmates – le travestissement et les troubles psychiatriques – pour susciter l’effroi du public. Ce procédé narratif contribue toutefois également à renforcer l’association entre les deux. 

Se réapproprier la monstruosité 

Si ces films promeuvent une image négative de la transidentité, comment expliquer qu’un certain nombre de personnes queer continuent de les regarder ? C’est le paradoxe que Jane Schrodinger explore dans son film Teenage Sex and Death at Camp Miasma. Kris, une réalisatrice queer, cherche à relancer une ancienne franchise de slasher qui la fascine depuis l’enfance : Camp Miasma. La franchise s’inspire directement du mythe du tueur trans incarné par Little Death, dont le questionnement sur sa réelle identité de genre participe à la création de sa monstruosité. Bien que Kris soit consciente de la transphobie qui est véhiculée dans ces films, elle reste profondément attachée à cet univers dans lequel elle trouve une forme de réconfort. 

« Il est possible de comprendre l’impact négatif que de telles représentations ont pu créer, tout en admettant qu’elles peuvent quand même être réappropriées et appréciées par certaines personnes de la communauté »

Le film met ainsi en avant la relation complexe et paradoxale que les personnes queer ont avec ce genre d’oeuvre. Ainsi, au-delà de cette mauvaise représentation, ces œuvres peuvent aussi être appréciées et interprétées sous un angle différent, plus positif. Par exemple, la monstruosité de ces personnages peut être vue comme une forme de résistance aux normes traditionnelles de genre. Ces personnages se retrouvent exclus de la société, car ils refusent de se conformer à ses attentes, une expérience qui peut faire écho au vécu de nombreuses personnes queer. 

D’une autre façon, l’horreur, par son exploration souvent macabre du corps humain, permet également de se questionner sur son rapport au corps et sur la dysphorie de genre. Dans son article « Comment les films d’horreur corporelle [body horror] m’ont aidée à surmonter ma dysphorie de genre », Nadine Smith explique : « En tant que femme transgenre ayant lutté toute ma vie contre la dysphorie de genre, c’est peut-être le seul genre de film qui soit aussi préoccupé par la chair que moi. » Ainsi, comme Kris dans Camp Miasma, il est possible de comprendre l’impact négatif que de telles représentations ont pu créer, tout en admettant qu’elles peuvent quand même être réappropriées et appréciées par certaines personnes de la communauté.


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