Le retard est rarement reçu positivement : c’est un état des choses non désirable, une anomalie. Dans le langage courant, il renvoie à une situation négative à laquelle il faut absolument remédier, à un écart par rapport à la norme, ou par rapport à un idéal de développement à atteindre. Au Délit, il est préférable de ne pas rendre son article un dimanche soir – autrement dit, en retard –, au risque de s’attirer les foudres de notre rédactrice en chef : un décret qui me place dans l’embarras, en tant que retardataire pas tout à fait réformée, et dont la notion du temps est complètement détraquée. Sans chercher à faire l’apologie d’un comportement qui confine à l’irrespect de l’autre, j’ose émettre l’idée que nous voyons peut-être trop souvent le retard d’un mauvais œil.
L’imposition de la ponctualité comme norme suprême ne se cantonne pas à notre journal étudiant : elle est propre à nos sociétés industrialisées, dont la conception du temps est particulièrement rigoureuse et utilitariste. La temporalité est perçue comme un objet tangible, que l’on peut et doit rentabiliser autant que possible. Les journées sont compartimentées, et chaque heure doit être mise à profit.
Pour l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, l’extrême fragmentation du temps s’est accentuée en même temps que l’accélération technologique, laquelle caractérise la révolution industrielle du 20e siècle. L’accumulation de ces innovations a permis l’accroissement de notre efficacité et la rationalisation du travail – ou taylorisme. Mais cette conception s’est aussi étendue à notre rapport au temps : la logique capitaliste de fragmentation des tâches s’est appliquée au domaine temporel, et a remplacé les rythmes organiques. On se trouve désormais entraîné dans une course folle, où tout est urgent, les 24 heures d’une journée étant devenues un véritable compte à rebours.
Cet impératif absolu de performance est pourtant contre-productif. À vouloir à tout prix accroître la productivité au travail, on en oublie le bien-être des travailleurs. Ces exigences réduisent la qualité du bien produit, et nous aliènent par la même occasion. Il dévore l’oisiveté, pourtant indispensable au temps long du vivant.

C’est une logique qui nous interdit les temps morts, l’ennui, le vide. On ne se laisse plus aller à divaguer dans les transports et dans les files d’attente ; on ne se laisse plus habiter par le temps… Les idées meurent dans l’œuf, et nos réflexions sont étouffées par les distractions numériques.
Pour Hélène L’Heuillet, le retard devient une micro-victoire au milieu de journées éreintantes et hautement compartimentées. Tous les retards ne sont pas pour autant bons à prendre, notamment celui qui permet d’exercer une forme de contrôle, et de faire attendre celui soumis au temps de l’autre. Aux yeux de la philosophe et psychanalyste, le retard doit être accidentel. Dans notre contexte de malaise temporel, il nous offre un moyen de nous échapper des normes de rendement et de l’aliénation qui en découle. Le retard nous offre une marge de liberté.



