« Faites-vous réellement confiance à ce que vos yeux vous racontent ? » : c’est sur cette question que s’ouvre la pièce Réalités parallèles, une création du Théâtre de la Pire Espèce présentée du 6 au 21 mars sur la scène du Théâtre Aux Écuries. Mise en scène par Francis Monty et Olivier Ducas, Réalités parallèles est un projet de longue haleine qui est enfin présenté au public avec un immense enthousiasme. L’œuvre plonge la salle dans trois univers narratifs qui séduisent autant par leur virtuosité visuelle qu’ils troublent par leur opacité. Les choses sont-elles réellement telles qu’on les voit ? Peut-on se fier à nos yeux, à nos sens ?
S’inspirant du théâtre de papier qui animait les salons bourgeois européens du 19e au début du 20e siècle, le Théâtre de la Pire Espèce réinvente l’art des marionnettes . Des caméras placées devant les deux castelets, au milieu de la scène, captent au plus près les manipulations en direct et projettent les images sur le grand écran derrière. Les images se superposent par moments ; les spectateurs sont invités à voir simultanément l’image finale et sa fabrication, comme si la production les amenait dans les coulisses ou dans un studio d’animation. Tous les mécanismes sont exposés, mais sans jamais dissiper complètement l’illusion. C’est ce qui fascine le plus.
Si les mains des comédiens donnent vie à la pièce sur le plan visuel, leurs voix imprègnent tout l’esprit de la pièce. Les trois segments explorent chacun, à leur manière, une forme d’instabilité du réel. Au moment où Alexandre Leroux s’approche du micro, dans le premier récit, la salle au complet retient son souffle : on se sent réellement dans les rues de Berlin avec Félix Mirbt, qui parcourt le pays avec son père en cherchant la raison pour laquelle les fusils des Allemands se sont tournés contre leur propre peuple. Puis, Étienne Blanchette incarne un écrivain obsédé, qui déambule dans le couloir d’un hôtel aux allures de Shining. Dans la troisième partie, les comédiens prennent la parole à tour de rôle. Cette fois, c’est Marcelle Hudon qui occupe davantage l’avant-scène, jonglant entre sa voix de femme adulte et celle du jeune garçon Robert, un astronaute à la recherche de son identité. Le pari est réussi : la narration s’harmonise avec les images, qui plongent les spectateurs dans des atmosphères tantôt mystiques, tantôt fantastiques, tantôt futuristes.
« Pour la deuxième histoire, j’ai tout de suite reconnu les éléments de Shining dans la composition, c’était clair. Cependant, pour la troisième, j’ai cherché pendant un bon bout… j’ai donc ben pas de références ! Aidez-moi ! », s’exclame une spectatrice aux artistes à la fin de la représentation. Sa réaction a suscité un écho dans la salle ; plusieurs ont perdu le fil de l’histoire en tentant de retracer les sources d’inspiration du troisième récit : « Il assiège / La porte de la station / Le cosmos. » Loin d’y voir un défaut, l’équipe explique avoir volontairement brouillé les pistes en puisant dans divers archétypes du film d’astronaute et du récit de voyage, tout en poussant leur imaginaire vers l’absurde. Une démarche qui prolonge, jusque dans la réception du public, le pari central de Réalités parallèles : faire vaciller les certitudes du regard.
En somme, Réalités parallèles propose une forme scénique singulière, à la croisée de la vidéo en direct, du théâtre de papier et du théâtre d’objets, portée par des interprètes manipulateurs-acteurs-bruiteurs. Une expérience aussi déroutante qu’envoûtante, dont le trouble – parfois frustrant, mais le plus souvent fascinant – fait toute la singularité.


