Pourquoi parler de féminisme aujourd’hui, en 2026 ? Parce que l’illusion de la parité, de l’égalité et du respect est sans doute l’un des dangers les plus insidieux de notre époque. Tant que l’on refusera de regarder en face les réalités brutales de la condition des femmes, les violences continueront d’être banalisées, normalisées, et aucun changement réel ne pourra advenir.
Quelques chiffres pour mettre la table
Au Québec, une femme sur trois sera victime d’une agression sexuelle après l’âge de 16 ans, et un homme sur huit en sera victime au cours de sa vie. Ce chiffre est déjà alarmant, mais il ne reflète qu’une infime partie de la réalité : lorsqu’on sait que seule une agression sur vingt est rapportée à la police, on peut raisonnablement penser que cette proportion est encore plus élevée.
Près de 70 % des agressions sexuelles sont commises dans des résidences privées, et 81 % des auteurs étaient connus de leur victime. On est donc bien loin du mythe qu’on nous vend, selon lequel les agressions seraient surtout commises par des inconnus, dans des ruelles sombres.
Qu’est-ce que tu portais ?
C’est à 12 ans que j’ai pris conscience des mécanismes pervers d’une société qui objectifie les femmes et les contraint à se plier à des standards de beauté stricts pour être jugées dignes d’amour. Lors d’un atelier du Programme d’éducation intermédiaire (PEI), nous avions recensé ces critères supposément universels : taille fine, poitrine volumineuse, hanches larges…
C’est aussi à partir de ce moment-là que j’ai commencé à dissimuler un corps en pleine transformation. Je refusais d’être réduite à un objet. Je refusais les réalités dégradantes imposées à la féminité, et la peur constante des violences qu’elles charrient.
Mais vous savez quoi ? Cela ne m’a pas empêchée d’être suivie dans la rue à 15 ans ni de subir du harcèlement à répétition – une vingtaine de fois. Pas plus tard que samedi dernier, en plein jour, je me suis fait interpeller et suivre dans la rue alors que j’étais accompagnée d’un homme, vêtue d’un manteau d’hiver jusqu’aux genoux et d’un capuchon sur la tête.
Non, cela n’a jamais été une question de vêtements ni de corps. Ça n’a jamais été une question d’heure ou de quartier. Les salauds n’ont plus aucune gêne à proférer des obscénités aux femmes dans l’espace public, quelles que soient les circonstances.
Chaque fois qu’une femme dénonce une violence, tous les regards se tournent vers elle : « que faisais-tu dehors à cette heure-là ? », « que portais-tu ? », « pourquoi étais-tu seule ? ». Les agresseurs, eux, ne sont jamais interrogés. « Pourquoi t’es-tu permis d’agresser quelqu’un ? », cela, on ne l’entend jamais.
Non. Ce que l’on remet systématiquement en question, c’est la véracité de la dénonciation.
Laissez-moi déconstruire un autre mythe : seules 5 % des dénonciations s’avèrent infondées. Continuer à prétendre que les victimes cherchent à attirer l’attention ou à détruire la vie des puissants, c’est entretenir la culture du viol. C’est décourager les victimes de porter plainte, restreindre leur accès à la justice et retourner le système contre elles.
Votre culture du viol
Oui, contrairement à ce que plusieurs peuvent croire, la culture du viol est bien réelle. Ce n’est une généralisation « néoféministe », comme le soutien Mathieu Bock-Côté, mais une réalité sociale bien tangible, qui continue d’avoir des impacts aujourd’hui.
Les statistiques sont claires, ce n’est pas une exagération, mais une réalité que l’on refuse trop souvent de voir. La culture du viol, je la vois, je la vis presque au quotidien. La nier ou la ridiculiser, c’est en assurer la pérennité et l’impunité. Or, cher Mathieu, les agressions sexuelles ne sont pas en hausse en raison de vagues migratoires et de l’« immigration conquérante ». Les agresseurs ont plus d’un visage et souvent, ce sont des gens de chez nous. Blâmer encore les personnes migrantes pour une culture du viol bien occidentale, c’est se déresponsabiliser pour leurs impacts. Au lieu de lancer le blâme et de prôner des discours xénophobes, pourquoi ne pas utiliser cette passion à bon escient, et mettre fin à la culture du viol ? Réduire cette culture à quelques « mauvais individus » est une illusion dangereuse. Cela déresponsabilise la société dans son ensemble et absout les témoins silencieux de l’horreur. En rejetant la faute sur quelques personnes, on permet aux autres personnes de se croire non concernées, d’éviter d’intervenir et d’assurer que le silence perdure. Se déconstruire, c’est refuser cette complicité passive. C’est aussi remettre en question des normes rigides de la masculinité – l’interdiction de montrer ses émotions, l’injonction à être fort et impassible – qui nuisent à tous et étouffent la parole. Ces normes enferment aussi les hommes victimes de violences à caractère sexuel (VACS), pris entre la culture du viol et des stéréotypes patriarcaux qui rendent leur souffrance invisible et leur parole illégitime.
La culture du viol perdure parce que ces structures sont tolérées et reproduites collectivement. La combattre exige d’aller au-delà de la responsabilité individuelle, de reconnaître notre responsabilité commune et d’agir.
« Être une femme, c’est en venir à préférer l’ours – parce que,
lui, la pire chose qu’il puisse faire, c’est tuer »
Et, mon cher Mathieu, présenter le masculinisme comme une réponse à l’appel à la fin des stéréotypes sexistes n’a tout simplement aucun sens. Certes, les hommes ne sont pas encouragés à demander de l’aide ou à exprimer leurs émotions – mais c’est précisément à cause des stéréotypes sexistes que l’on cherche à déconstruire. Plutôt que de s’attaquer aux structures qui perpétuent ces normes nocives, on en vient à rejeter la responsabilité sur les femmes. Cherche bien la logique, mon Mathieu, moi non plus, je ne la trouve pas.
Où est la volonté politique là-dedans ?
Afin de freiner la montée des VACS dans les milieux postsecondaires, l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry, avait promis en 2022 la tenue de l’enquête VACS. Cette enquête provinciale portait sur les mesures de prévention et les ressources offertes aux victimes dans les établissements. Au coût estimé de 1,2 million de dollars, cette enquête devait fournir des données cruciales pour mieux orienter la lutte contre les VACS.
Or, le gouvernement caquiste est revenu sur sa parole et a choisi d’en annuler la tenue. Pendant que plus de 250 millions de dollars ont été retranchés du financement de l’enseignement supérieur dans la dernière année, notamment avec l’abolition du programme de bourses Perspective Québec, aucune somme n’a été investie pour documenter et combattre ces violences. Face à cette inaction, l’UEQ (Union étudiante du Québec) et la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec) se mobilisent pour exiger le retour de cette enquête, indispensable pour assurer la sécurité des étudiantes et étudiants et pour s’attaquer concrètement à la culture du viol sur les campus.
Sans données, il est impossible de mesurer l’ampleur réelle des VACS ni d’évaluer l’efficacité des mesures en place. Le rétablissement de cette enquête est donc non négociable. Il est temps que le gouvernement cesse les reculs, fasse preuve d’une réelle volonté politique et s’engage concrètement. Protéger les étudiant·e·s québécois·e·s n’est pas une option : c’est une responsabilité.
Être une femme en 2026…
Être une femme, c’est devoir prévoir son itinéraire, ses vêtements et son entourage pour éviter d’être blâmé si quelque chose de grave survient. C’est surveiller constamment son verre, acheter des produits pour vérifier si celui-ci a été drogué, refuser un verre par peur qu’il crée une dette implicite.
« Parce que la peur n’est pas un mode de vie pour quiconque, parce que le silence n’a plus lieu d’être, et parce qu’il est temps que la honte change de camp »
Être une femme, c’est en venir à préférer l’ours – parce que, lui, la pire chose qu’il puisse faire, c’est tuer. Non, ce ne sont pas tous les hommes. Mais ce sont trop d’hommes. Et trop souvent, ce sont ceux que l’on connaît : nos proches, nos partenaires intimes. Le coût de l’erreur est trop élevé. Alors, comme on nous l’a appris avec les armes à feu, on traite chaque situation comme si elle était chargée. Parce que si l’on se fait abattre, il n’y aura pas foule pour nous défendre – seulement des voix pour nous reprocher de ne pas avoir été assez prudentes.
Être une femme, ne devrait signifier rien de tout cela, et il est temps que ça change.
Les VACS nous concernent tous. Parce que la peur n’est pas un mode de vie pour quiconque, parce que le silence n’a plus lieu d’être, et parce qu’il est temps que la honte change de camp.



