L a montée en puissance de l’idéologie du mouvement politique Make America Great Again (MAGA) n’est pas qu’un accident ou qu’une simple parenthèse dans l’histoire américaine. Au contraire, ce fléau populiste est l’aboutissement rationnel d’un mariage longuement mijoté entre le conservatisme social, le néolibéralisme économique, et le sensationnalisme médiatique. Quoi qu’elle se vêtisse d’un nouvel habillage moderne et d’une esthétique grossière, cette fusion macabre porte en elle les caractéristiques héréditaires du fascisme, tel que le monde l’a vécu au 20e siècle.
Parmi ces héritages idéologiques, la domination masculine occupe une place particulière. Malgré le changement de décor et de circonstances, l’hégémonie masculine en politique n’a jamais été réellement remise en question, ni par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ni par les mouvements sociaux dits « woke ». Au contraire, ces dernières années, il semblerait que cette tradition patriarcale connaisse une résurgence – cette fois-ci sous une forme spectaculaire, combinant violence, assujettissement et sexualisation des femmes.
Sous le régime idéologique du mouvement MAGA, la transgression semble devenir une norme politique. À l’échelle sociale, cette attitude se manifeste d’abord par une misogynie assumée, comme celle promue par certains créateurs de contenu, tels que Andrew Tate. Elle se traduit également par un renforcement des pressions de conformité aux normes de genre. C’est donc à travers un double registre, combinant une rhétorique violente et un discours plus consensuel, que se communique la vision patriarcale du rôle des femmes dans la société moderne.
Erika Kirk : de quelle tradition s’agit-il ?
Une des capacités distinctives de ce système patriarcal est son habileté remarquable à se perpétuer en instrumentalisant certaines femmes pour reproduire les structures qui les subordonnent. C’est à travers ce mécanisme d’opacité que sa présence se resserre sur la société, et que ses contradictions se dissimulent sous le couvert de liberté individuelle, de traditions ou de choix personnels.
Erika Kirk, commentatrice politique et veuve de Charlie Kirk, sous-entend un besoin « naturel » de docilité chez les femmes lorsqu’elle déclare : « C’est à ton mari de partir à la conquête du monde, de se battre et de rentrer à la maison. De conquérir (tdlr). » Ce qui frappe dans cette citation est la récurrence du champ sémantique de la guerre et son association avec la « responsabilité » masculine. Lorsque l’on considère que cette même Erika Kirk est célèbre pour ses appels à ce que les femmes « retrouvent leur place » dans la sphère domestique, un schéma familier se dessine.
La vision binaire et hiérarchisée des normes de genre n’est pas nouvelle. En s’adressant à un congrès de femmes nazies, Adolf Hitler lui-même s’est permis l’expression : « Nous rejetons la théorie libérale-juive-bolchévique de l’égalité des femmes, car elle les déshonore ! Une femme, si elle comprend bien sa mission, dira à un homme : “Tu protèges notre peuple du danger, et je te donnerai des enfants”. » Ainsi, quand Erika Kirk se permet de nous dire : « Ne laisse personne te priver de tes droits simplement parce que tu es un jeune homme, surtout si tu es un jeune homme blanc », il devient difficile de ne pas y voir la résurgence d’une vision patriarcale du monde, dans laquelle les hiérarchies sociales, de genre, de race, et d’idéologie, s’entrelacent. Cette logique illustre la dominance intersectionnelle, un système d’ordre politique où les marqueurs d’identités sont cumulés de sorte à former une pyramide sociale où l’homme blanc fasciste occupe l’apex.
Kristi Noem, entre victime et complice
Dans cette équation politique, il devient difficile de comprendre le rôle confus et multiforme des femmes dans l’administration américaine. Cependant, en examinant le style de visibilité qu’adopte l’ancienne secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, Kristi Noem, on peut apprécier comment certaines femmes parviennent à naviguer entre les attentes patriarcales et les possibilités politiques pour se positionner de manière stratégique dans le paysage MAGA. Cette approche peut être comprise comme l’aboutissement d’une négociation complexe entre les rôles de genre, le pouvoir politique et les attentes sociales qui encadrent la participation des femmes à la sphère publique.
Professeure en sciences politiques à l’Université Clark, Valerie Sperling nous explique : « Tout homme politique a pour mission de séduire son électorat, et l’un des moyens les plus simples d’y parvenir […] consiste à jouer sur les normes de genre, car celles-ci sont très faciles à comprendre. Pour les hommes, il s’agit de montrer que l’on est un homme politique fort, déterminé, rationnel, hétérosexuel et séduisant. La tâche est relativement facile pour les hommes, car, dans la binarité des genres, ces caractéristiques […] correspondent à la fois à la masculinité et à notre idée de ce qu’est un bon homme politique dans le cadre du patriarcat » Cependant, professeure Sperling précise : « Les femmes en politique sont dans une situation bien plus délicate, elles doivent marcher sur une corde raide bien plus marquée par les stéréotypes de genre. Les femmes doivent donc montrer qu’elles sont fortes, dures, déterminées et rationnelles, et, ce faisant, elles doivent contrer tous les stéréotypes que nous avons déjà sur les femmes ». Dans le cas de Kristi Noem, cette tension perpétuelle entre identité politique et de genre est accentuée par le rôle militarisé qu’elle assume au sein du Département de la sécurité intérieure et de sa sous-agence, le service d’immigration et des douanes (ICE).
Ainsi, comme le souligne professeure Sperling : « Les femmes doivent montrer qu’elles sont fortes, tenaces, déterminées et rationnelles, et, ce faisant, elles doivent aller à l’encontre de tous les stéréotypes que nous avons déjà sur elles. Elles n’ont donc pas d’autre choix. Elles doivent montrer qu’elles sont tenaces, et c’est pourquoi on voit ce genre de look militarisé. » Elle poursuit : « Mais le plus difficile pour les femmes, c’est que lorsqu’elles se comportent ainsi, elles ne sont pas des femmes “convenables” ». Il doit donc toujours y avoir un facteur modérateur, quelque chose pour rassurer ce public masculin sur le fait qu’elle n’a pas trop de pouvoir, qu’elle ne dépasse pas trop les normes de son genre. Donc, le Botox, les cheveux longs, le clone de Melania, vous voyez […] elle essaie vraiment de naviguer dans le couloir très étroit des comportements acceptables pour les femmes en politique. »
Le masculinisme débordant
Le patriarcat est bel et bien vivant. L’inclusion des femmes dans le mouvement MAGA ne promulgue en rien plus d’égalité, et nourrit au contraire une propagande idéologique qui s’intensifie sans relâche. C’est ainsi que la politique étrangère des États-Unis adopte à la fois une rhétorique masculiniste, mais aussi une attitude belligérante, qui fait écho aux structures patriarcales qui caractérisent la politique domestique du pays.
Entre les débordements machistes du deux fois divorcé secrétaire de la guerre Pete Hegseth, et les mises en scène médiatiques d’une virilité politique associée à la force militaire, le discours officiel propose un imaginaire de domination et de puissance masculin.
Quand les États-Unis bombardent une école primaire pour filles de Minab en Iran, ce n’est pas pour défendre la cause des femmes.


