Dans Kill Bill, une femme massacre des dizaines d’hommes au katana. Personne n’a parlé de misandrie. Ses victimes sont des yakuzas, des figures du mal dont personne ne se sent proche. Dans Promising Young Woman, l’héroïne ne tue personne. Elle fait semblant d’être ivre dans des bars. Quand des hommes la ramènent chez eux en pensant profiter de son état, elle révèle qu’elle est sobre et les force à faire face à ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Ces hommes ne sont pas des monstres de cinéma. Ce sont des étudiants, des collègues, des « nice guys ». Le film a été qualifié de misandre dès sa sortie. D’un côté, une violence spectaculaire qui ne dérange personne. De l’autre, un malaise ordinaire mis en scène, et l’accusation tombe.
Un mot qui dérange
La misandrie désigne, selon le Larousse, la haine ou le mépris des hommes. C’est le miroir étymologique de la misogynie. Le parallèle semble logique. Plusieurs chercheurs le contestent.
La philosophe Kate Manne, de l’Université Cornell, a consacré un ouvrage entier à redéfinir la misogynie. Dans Down Girl : The Logic of Misogyny (2018), elle montre que ce n’est pas un simple sentiment de haine envers les femmes, mais un système : un ensemble de mécanismes sociaux qui punit les femmes qui dévient de la norme. Marc Ouellette, dans l’International Encyclopedia of Men and Masculinities, pose alors la question qui s’impose : si la misogynie est structurelle, la misandrie l’est-elle aussi ? Sa réponse est non. Selon lui, « l’antipathie systémique, institutionnalisée et légiférée (tdlr) » de la misogynie manque à la misandrie. La misogynie s’appuie sur des siècles de lois et de structures sociales. La misandrie n’a pas d’équivalent. Les deux mots se ressemblent, mais ne pèsent pas le même poids.
Et le mot « misandrie » a une histoire particulière. Dès les années 1890, des journaux américains et britanniques qualifiaient les premières militantes féministes de « man haters ». Le mot disparaît ensuite pendant près d’un siècle avant de réapparaître dans la littérature masculiniste des années 1980, puis d’exploser en ligne dans les forums de « droits des hommes ». Plus d’un siècle plus tard, le mécanisme reste le même. Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM et auteur de La crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace (2018), documente l’usage du mot comme outil central du discours masculiniste contemporain : il sert à dépeindre les hommes en victimes et à inverser le rapport de pouvoir. En février 2026, il affirme observer une hausse de ces discours dans les écoles québécoises. Quand le même mot est ensuite appliqué à un film ou à un essai, il arrive chargé de cette histoire.
Trop radical ? Pas assez ?
Le réflexe n’est pas nouveau : Thelma & Louise en 1991, le livre King Kong Théorie de Virginie Despentes en 2006, l’essai Moi les hommes, je les déteste de Pauline Harmange en 2020. À chaque génération, une femme exprime sa colère dans une œuvre et le mot ressurgit.
En 2020, Ralph Zurmély, conseiller au ministère de l’Égalité femmes-hommes français, menace les éditeurs de « poursuites pénales » si l’ouvrage de Harmange n’est pas retiré de la vente. L’objet du scandale : un essai de 80 pages dont le titre ne laisse aucune ambiguïté. Le titre est provocateur, et Harmange le revendique : elle dit l’avoir choisi pour « se réapproprier l’accusation de misandrie qu’on lance toujours aux féministes ». Le livre, lui, raconte autre chose. Le site du collectif féministe La Part des Femmes le décrit comme un texte « simple et sans aigreur », dont le vrai sujet n’est pas la haine des hommes, mais la solidarité entre femmes : « Consacrons notre temps à la moitié de l’humanité qui nous réjouit. » Le livre connaîtra un succès massif et sera traduit en 18 langues. Quatorze ans plus tôt, Despentes publiait King Kong Théorie, accueilli par Le Figaro Littéraire comme un essai « plein de gros mots ». La critique s’est arrêtée au ton. Le CEFRES, le Centre français de recherche en sciences sociales, a quant à lui regardé le fond : il note que Despentes s’adresse aussi aux hommes qui rejettent la virilité imposée. Sa phrase finale invite à « une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres ». Des œuvres qu’on réduit à de la haine, mais dont le contenu dit autre chose.
La réception de Promising Young Woman illustre quelque chose de plus subtil encore. La revue académique Aesthetics for Birds relève qu’Emerald Fennell refuse délibérément la scène de vengeance cathartique que le genre du rape-revenge promet habituellement. Son choix de distribution, des acteurs associés à des rôles de « nice guys », vise, selon la revue, à montrer que le problème n’est pas le monstre évident, mais le système qui protège l’homme ordinaire. C’est une illustration directe de ce que Manne appelle la « himpathy » : cette sympathie disproportionnée envers les agresseurs qui, écrit-elle, « exonère les hommes privilégiés qui dominent, menacent et réduisent les femmes au silence ». D’un côté, le hashtag #NotAllMen et l’accusation d’être anti-hommes. De l’autre, des critiques féministes tout aussi sévères. La revue Another Gaze juge le féminisme de Fennell superficiel. Mary Beth McAndrews, survivante de violences sexuelles, écrit que Cassie s’approprie le trauma de son amie plutôt que de le respecter. Le film la laisse, dit-elle, « vide ».
Le même film est donc simultanément trop radical et pas assez. Quand un détracteur dit « ce film déteste les hommes », il demande que l’œuvre n’existe pas. Quand une critique féministe dit « ce film ne va pas assez loin », elle demande qu’elle soit meilleure. Ce n’est pas le même reproche, mais le mot « misandrie » écrase les deux positions, et le débat disparaît.
Une sélectivité qui interroge
Le paradoxe posé en ouverture n’est pas un cas isolé. Mad Max : Fury Road, dénoncé comme « propagande féministe » par des militants masculinistes, est signé George Miller, 70 ans. Quand un homme filme une femme en colère, la critique parle de « personnage complexe ». Le traitement n’est pas tout à fait le même quand l’œuvre est signée par une femme. Le constat vaut aussi en littérature. Lorsque Michelle Houellebecq écrit avec rage, la critique mentionne sa misogynie en passant, puis s’attarde sur son style, sa lucidité, sa capacité à « prédire » le monde. Virginie Despentes a pointé du doigt ce décalage : si une femme avait écrit l’équivalent de ses romans, on aurait surtout parlé de son physique et de sa vie sexuelle. La colère masculine passe pour du style. La colère féminine passe pour un problème.
Les données empiriques vont dans le même sens. Hopkins-Doyle, Peterson et Leach ont mené six études auprès de près de 10 000 participants dans neuf pays. Leur question était simple : les féministes sont-elles réellement plus hostiles aux hommes que le reste de la population ? Résultat : non. Leurs attitudes envers les hommes ne sont pas plus négatives que celles des non-féministes, ni même que celles des hommes envers eux-mêmes. Autrement dit, si l’étiquette « misandre » devait s’appliquer aux féministes, elle devrait tout aussi bien s’appliquer aux hommes. Les chercheurs en concluent que le stéréotype n’a aucune valeur descriptive. Ils appellent ça « le mythe de la misandrie ».
Ce que ces œuvres partagent n’est peut-être pas la haine, mais le refus de rassurer leur public. On peut les trouver réussies ou ratées. Les critiques féministes elles-mêmes ne s’accordent pas. Réduire ce débat à un seul mot, c’est peut-être passer à côté de ce qu’il révèle : non pas que ces œuvres détestent les hommes, mais qu’elles posent des questions auxquelles le mot « misandre » évite de répondre.



