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L’art du drag et la liberté d’expression

La performance de genre comme vecteur de progrès social.

Félix Fournier | Le Délit

Dans le canon populaire, l’art du drag est représenté par un homme cisgenre (assigné au sexe masculin à la naissance) qui se déguise en femme dans le but de divertir. Cette forme de drag est fréquemment  retracée à l’époque shakespearienne, quand tous les rôles d’une pièce étaient joués par des hommes. Le drag dans cette forme anglo-saxonne trouve officiellement ses origines dans l’exclusion des femmes au théâtre. Cependant, le drag a été, et est encore un vecteur de libération et de progrès pour les femmes.

Un problème de cadrage

Réduit à cette présentation la plus connue, un homme déguisé en femme est perçu par certains comme une consommation de la féminité assimilée aux spectacles de ménestrels, aussi appelé Blackface. À Hollywood, ce déguisement de genre a pu être utilisé comme une manière de peindre une caricature exagérée de la femme ou bien représenter un dégoût envers les femmes trans. Dans le film culte FBI : Fausses blondes infiltrées (White Chicks) de 2004, la performance des deux acteurs afro-américains Marlon Wayans et Shawn Wayans, en jeunes femmes riches et blanches, sert à articuler une critique du privilège blanc et économique tout en s’appuyant sur un humour misogyne qui rend le déguisement acceptable aux yeux du grand public. Malgré les nombreux problèmes qui émanent de ce jeu de scène qui puise dans un répertoire hétérosexuel et cisgenre, le drag apporte une opportunité de critique inaccessible dans d’autres contextes. Cependant, réduire l’art du drag à son itération construite par la majorité hétérosexuelle, parce qu’elle en est la forme la plus visible, revient à négliger entièrement l’art du drag dans les mains des minorités.

Un outil de lutte

Manié par des groupes marginalisés, le drag est un outil historique de transgression et d’opposition. Cette forme d’art vise à déconstruire les normes patriarcales de beauté, de genre et plus largement les structures de pouvoir en place, notamment raciales et capitalistes. Les artistes fondamentalement en dehors de ce qui était accepté socialement pour leur pauvreté, leur ethnie ou leur déviance, comme la troupe de drag des Cockettes, sont définis par une provocation politique et une remise en question totale des systèmes d’oppression. Un film plus connu et grand public, À Wong Foo, merci pour tout Julie Newmar de 1995, peint l’image de drag queens qui apportent une créativité et une libération artistique à une petite ville rurale. Créées en collaboration avec des membres de différentes communautés souvent reléguées à l’arrière-plan sur la scène politique, ces instances de drag élargissent la définition, ainsi que la position de la femme dans la société. Ce film comique réussit à remettre en question les formes de violences et de répressions banalisées, notamment les violences domestiques et policières.

Transidentité et drag

De plus, le rapport entre la présentation de genre et l’identité est complexe et le drag offre un espace d’expression qui n’est autrement pas toléré dans la vie publique. L’expérience avec le genre sur scène accorde une certaine liberté, une place et une représentation de la beauté non conforme aux attentes d’un monde cisgenre.

Le drag au masculin

Le drag au masculin est beaucoup moins accepté et visible sur nos écrans. Dans un contexte patriarcal, les drag kings contredisent la compréhension de l’homme comme la figure par défaut de l’humanité en révélant ses artifices. De plus, l’art des drag kings est un moyen historique pour des artistes nées femmes de survivre et de se faire une place dans les domaines qui sont autrement inaccessibles. De Jeanne d’Arc au 15e siècle à Gladys Bentley au 20e siècle, se déguiser en homme a pu permettre aux femmes, autant cis, hétéros, que queers, d’assurer leur indépendance et leur sécurité, notamment sur le plan économique.

Aujourd’hui la diabolisation du drag est l’un des points centraux du projet de l’administration Trump, qui déclare mener une politique « antiwoke » dans le but de protéger les enfants. La réaction aussi violente au drag est un symptôme de problèmes sociaux plus larges. Si le drag, la représentation de la féminité, est perçu comme intrinsèquement sexuel, cela reflète une vision des femmes réduite à des objets de reproduction ou de plaisir sexuel. Le drag reste tout de même populaire et ancré dans nos médias, sa continuité garantit la liberté d’expression la plus radicale.


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