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Fennell se méprend sur Brontë – et sur le féminisme

Emerald Fennell qualifie son cinéma de féministe. Ses films sont-ils au courant ?

Photo tirée d’AlloCiné

Le simple fait d’être une femme cinéaste est un acte féministe… qu’on le veuille ou non. […] Tout ce que je fais est féministe – c’est ma façon d’être au monde (tdlr) » : voilà l’argumentaire avancé par la réalisatrice Emerald Fennell à l’occasion de la promotion de son film Saltburn (2023), pour le média The Wrap. Ces mots reviennent fréquemment chez Fennell : son regard sur le monde transperce ses films, son féminisme aussi. La formule est séduisante, un peu trop. Réalisatrice femme, cinéma féministe – l’équation est-elle si évidente ? L’art féminin est-il systématiquement engagé ? À l’issue des deux heures quarante de son dernier film à succès, Les Hauts de Hurle-Vent (Wuthering Heights), la question revient, insistante. L’intention féministe n’aboutit pas à un résultat féministe, malgré l’étiquette que s’auto-attribue la réalisatrice. Elle s’en réclame tant, de ce « cinéma féministe », qu’il finit par tenir lieu de preuve.

Mais alors, l’art ne se définit-il pas par celui ou celle qui le produit ? Cette « continuité intention-résultat » convoque la théorie de l’auteur. Depuis Truffaut dans les Cahiers du Cinéma, on présuppose que le cinéaste imprime sa vision dans le film. Or, ceux tentant d’appliquer cette approche à l’art féminin semblent s’opposer à la critique féministe. Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, met en garde contre l’écriture en conscience de son propre genre. Une femme qui écrit en tant que femme produirait une œuvre diminuée. Cette idée se répand largement dans le féminisme contemporain, par une revendication du droit des femmes à la « non-revendication ». Imposer le militantisme aux femmes, c’est les y enfermer. Woolf ne plaide pas pour le silence, elle dit qu’il faut le transcender. bell hooks, elle, va plus loin : dans De la marge au centre : théorie féministe, elle affirme que le féminisme n’est « ni un style de vie ni une identité toute faite dans laquelle on peut entrer ». Ce n’est pas l’identité qui compte, c’est l’engagement. Deux féminismes distincts, mais arrivant à une même conclusion : se proclamer féministe ne suffit pas – encore faut-il en faire la démonstration.

Le cinéma de Fennell a‑t-il démontré son engagement féministe ? Concernant Saltburn, les avis sont mitigés, méritant sa qualification de « film le plus controversé de l’année » par The Guardian. La narration ne met pas les femmes, mais un homme en évidence : ses ambitions, ses amitiés, sa sexualité. Les personnages féminins, eux, ne semblent pas réussir le test de Bechdel. Elles n’agissent que sexuellement, ou en référence à l’un des personnages masculins. Même la complexité de leurs personnages ne paraît que partiellement développée. Fennell aurait pu s’appuyer sur Venetia, par exemple, pour saisir sa lucidité sur l’absurdité de son environnement et en faire un personnage central de l’histoire. Or, tout s’effondre lorsque Elspeth, sa mère, la décrit comme « une masochiste avec un trouble alimentaire ». Et cet effondrement, je l’ai revécu face à Hurlevent, lorsque Fennell choisit de faire du personnage d’Isabella une femme-enfant qui choisit la soumission, là où Brontë montrait une victime qui trouve la force de fuir. L’adaptation semble avoir desservi le personnage… paradoxal pour une œuvre féministe bénéficiant de près d’un siècle d’avancées sur la question ! 

« Sur ce point, difficile de lui donner tort : elle applique sur ses
acteurs le regard qu’on a toujours réservé aux femmes »

Ce que la réalisatrice met en avant, c’est sa volonté de retourner le male gaze contre les hommes. Sur ce point, difficile de lui donner tort : elle applique sur ses acteurs le regard qu’on a toujours réservé aux femmes. En effet, elle filme le corps masculin comme objet de désir, et illustre les fantasmes auxquels leurs amantes les soumettent. Néanmoins, ce geste ne suffit pas. Le cinéma d’Emerald Fennell illustre des femmes, prend en considération ses spectatrices, mais cela suffit-il à le qualifier de féministe ? Pour Fennell, apparemment oui. Mon école, celle de Virginia Woolf, désapprouverait probablement


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