Aller au contenu

Gaza : les soldats canadiens ne reposent plus en paix

Tsahal confirme avoir excavé un cimetière où reposaient 22 militaires canadiens.

Catvy Tran | Le Délit

Ils n’étaient pas venus faire la guerre. Vingt-deux Casques bleus canadiens, morts lors d’une mission de paix dans les années 1950 et 1960, étaient enterrés depuis des décennies dans un cimetière du Commonwealth à Gaza. Le 18 février, l’armée israélienne confirme avoir excavé le lieu à plus de trente mètres de profondeur, bien au-delà des deux mètres où reposaient les corps.

Le cimetière militaire d’al-Tuffah, au nord de Gaza, abrite plus de 3 600 tombes de soldats morts pendant les deux guerres mondiales. Jusqu’à récemment, le Commonwealth ne rapatriait pas ses morts selon un principe d’égalité voulant que chaque soldat, quel que soit son rang, repose là où il est tombé. Les tombes de ces Casques bleus avaient donc été confiées à la famille palestinienne Jaradah, qui entretenait le site depuis 1923. Le 4 février, des images satellites ont révélé que la parcelle canadienne a été entièrement détruite. Ce constat s’ajoute à un autre fait marquant : l’armée israélienne a contraint la famille Jaradah à s’exiler en Égypte, mettant fin à près d’un siècle de gardiennage du site.

Un tunnel sous les tombes : nécessité ou prétexte ?

La présence alléguée d’un tunnel du Hamas sous le cimetière sert à justifier l’opération menée par Tsahal (Armée de Défense d’Israël). Les fouilles conduites de juillet à août 2025 ont révélé la présence d’un lance-roquettes parmi les tombes. Cette trouvaille a permis d’affirmer la militarisation du cimetière. La zone reste toutefois sous contrôle militaire : aucune vérification n’est alors possible.

Le droit international est quant à lui explicite. Le Protocole additionnel I aux Conventions de Genève (art. 34) et la Règle 115 du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) protègent les sépultures. Selon la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF), la destruction de cimetières pourrait constituer un crime de guerre en vertu du Statut de Rome. Les autorités israéliennes font valoir que cette protection cesse dès qu’un site est militarisé, un argument également appliqué aux hôpitaux et aux écoles de Gaza.

Tsahal affirme avoir agi avec « la sensibilité requise (tdlr) ». Un de ses officiers admet pourtant ne pas pouvoir garantir que les restes ont été préservés. Ce n’est pas la première fois que ce cimetière se retrouve au centre des violences. Il avait déjà été endommagé lors d’opérations militaires israéliennes en 2006 et en 2009, le gouvernement israélien ayant alors versé une compensation financière à la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth (CWGC). De nouvelles destructions ont notamment été documentées en 2025. Au total, au moins 16 cimetières ont été détruits à Gaza depuis le début du conflit.

L’indignation, faute de mieux 

Affaires mondiales Canada se dit « profondément préoccupé » dans un communiqué officiel et souligne l’importance de préserver les sites commémoratifs « avec le plus grand respect ». La Légion royale canadienne se déclare « anéantie » par communiqué de presse. Son président, Berkley Lawrence, estime qu’aucune raison ne peut justifier la destruction d’un cimetière et s’interroge sur le sort des dépouilles.

La CWGC confirme sur son site des dommages importants aux pierres tombales, mémoriaux et murs d’enceinte. Elle n’a aucun accès au cimetière, toujours sous contrôle militaire israélien. La restauration est promise « lorsqu’il sera sûr de le faire », indique le communiqué officiel de la CWGC.

Le paradoxe commémoratif : le rappel des vétérans 

Greg Mitchell, vice-président de l’Association canadienne des vétérans du maintien de la paix, confie à la presse canadienne faire confiance à la CWGC pour restaurer le cimetière le moment venu. Mais il recentre le débat : ce qui le préoccupe avant tout, ce sont les personnes qui souffrent et meurent à Gaza en ce moment. Le territoire où reposaient ces 22 Casques bleus a vu périr plus de 75 000 Palestiniens lors des seize premiers mois du conflit, selon une étude publiée dans le journal The Lancet.

Morts et vivants partagent désormais le même territoire dévasté. Ces soldats avaient été envoyés pour maintenir la paix. Ils n’y ont même pas trouvé le repos.


Articles en lien