Aller au contenu

Les bienfaits d’être un lâche

La neutralité au service des injustices.

Catvy Tran | Le Délit

Le titre de cet article évoque une de mes tentatives vaines à motiver nos lecteurs dans l’espoir de faire d’eux des contributeurs du Délit. Au cours de ma pseudo-carrière au sein du journal, j’ai essayé la provocation, l’attrition et les supplications, me butant toujours à l’inaction. Compréhensible, pour une pléthore de raisons, parmi les- quelles mon côté abrasif et légèrement détestable doit figurer en tête du classement. Mais j’ose ici formuler l’idée que c’est surtout parce qu’écrire en Opinion exige d’accepter une part de risque et d’aller au-delà du simple recel d’informations exécuté mille fois par les troubadours du quatrième pouvoir. Il faut réfléchir pour soi ; une entreprise des plus vertigineuses lorsqu’on s’est habitué à répéter ce qui a été réfléchi pour nous. 

La neutralité est une affliction dont l’inaction est le plus virulent symptôme. Ça en jette, non, comme première phrase ? Ça fait apprenti-philosophe-frais-chié-arriviste-intellectuel-light. Ça me mérite amplement le statut de dignitaire de la glorieuse McGill University – ne manque plus que ma conversion à l’anglais. Continuons. 

Loin de moi l’idée de tous vous traiter de pestiférés intellectuels pour cause de votre refus d’écrire, je dois cependant vous confier que votre inaction me frustre. Mais, soyez sans crainte, vous n’êtes pas seuls. Nous sommes tous tributaires d’un écosystème politico-médiatique qui dévoue tout son savoir-faire à une création de sa neutralité, de son objectivité feinte. Si la neutralité m’est vomitive, c’est bien parce qu’elle cache une sorte de dissimulation systémique et systématique de la vérité. On nous vend l’importance de médias purement factuels, d’une presse libre complètement illusoire, de gouvernements bienveillants et démocratiques… il faut bien que quelqu’un soit le détenteur de la vérité ! Je ne veux pas osciller entre cynisme et complotisme, étant moi-même un (minuscule) (microscopique) engrenage de ce système, mais force est d’admettre que chaque action, décision et reportage a un objectif bien plus large que celui d’informer.

Ne sont apolitiques que les annonceurs de numéros de loterie et les diseuses de bonne aventure météorologique. Et encore ! Toute action que nous posons est politique, et toute action que nous refusons de poser l’est tout autant. Nous devrions avoir infiniment plus de reproches pour l’inaction réfléchie que pour l’action réfléchie. Et nous devrions carrément monter aux barricades contre ceux qui prétendent être passifs et impartiaux, mais modulent la réalité pour mieux se l’approprier. De toute façon, l’impartialité est un choix en soi, et donc forcément partial, puisqu’il implique notre jugement. Un peu métaphysique comme début d’article, je le concède. Je vous bombarde de concret sous peu, promis. 

Innombrables sont les hypocrites qui se donnent bonne conscience en restant objectifs, neutres, impassibles devant toute la misère et la souffrance du monde. 

La formule est si efficace. Maquillés et savamment entraînés, les colporteurs de vérité nous vendent leur objectivité de téléjournal. Quand on parle d’Israéliens, d’Américains ou du monde pseudo-développé, les morts sont des victimes, les gens sont tués, assassinés, massacrés. Quand un Gazaoui ou un Soudanais meurt, il existe deux ingénieuses façons de nous le présenter. Soit il meurt, sans plus, d’une mort étymologiquement naturelle, soit c’est un dangereux terroriste, une menace à l’aseptisation générale de notre monde. 

« Quel intérêt de diffuser ou dénoncer la souffrance si elle ne déstabilise pas notre précieux quotidien ? Vaut mieux donner du temps d’antenne à la marmotte qui annonce le printemps ou aux concours pour chiens savants »

Combien de temps a mis Radio-Canada à enfin utiliser le terme « génocide » après les constats alarmants de l’ONU (déjà 79 ans en retard)? Et La Presse ? Et Le Devoir ? Et nos gouvernements ? Et nous-mêmes ? Combien de temps avons-nous prétendu voir dans le meurtre de civils un conflit ambivalent ? Combien de temps avons-nous réellement cru que des enfants étaient en réalité des soldats du Hamas ? Et le dévoilement de la vérité n’a été rendu possible que par l’énormité du mensonge collectif : 67 000 morts, ça commence à faire tout un tas. Visible depuis la Lune, certainement. Mais pas sur nos écrans. 

Faisons un moment abstraction de ce que nos diffuseurs du savoir absolu se plaisent à appeler un conflit. Ce n’est, après tout, qu’un exemple parmi tant d’autres. Au Rwanda, au nom des principes de non-ingérence et de neutralité, 800 000 personnes sont mortes en 100 jours. Même sort pour les peuples du Biafra, du Congo, du Timor, du Myanmar, du Cambodge… Notre penchant pour l’évitement semble motivé par notre niveau d’intérêt envers les victimes. Peut-être qu’elles ne sont tout simplement pas assez blanches pour que l’on s’intéresse à elles de manière désintéressée. Une perte de temps, selon nos régisseurs, de défendre concrètement TOUS les peuples marginalisés et en voie d’extermination. Encore quelques milliards pour l’Ukraine ?

Allons plutôt instaurer la démocratie en Irak et au Venezuela, et tant mieux si le pétrole y coule à flots ! Allons en Afrique du Sud mettre fin à l’apartheid, si cela nous facilite l’accès aux diamants et aux émeraudes qui y pullulent ! Si seulement la Palestine produisait des semi-conducteurs et le Soudan du lithium : on ne parlerait que d’eux. Les grandes puissances se bousculeraient pour les sauver, histoire de leur faire goûter les délices de la démocratie. Adieu l’inaction !

Dommage pour eux de ne pas pouvoir saisir l’opportunité. Les nations en ruine ne peuvent être des victimes aux yeux du monde que si elles sont utiles. Une belle leçon de néo-post-libéralisme-mercantiliste-humanitaire. 

Quel intérêt de diffuser ou dénoncer la souffrance si elle ne déstabilise pas notre précieux quotidien ? Vaut mieux donner du temps d’antenne à la marmotte qui annonce le printemps ou aux concours pour chiens savants. Du pain tranché et des jeux vidéo. Soyons bêtes. Restons-le. 

Je ne suis bien sûr aucunement qualifié pour faire figure de moralisateur de nos institutions. Je ne détiens pas un sens absolu du bien et du mal. Mais faut-il vraiment être parfaitement noble, informé et omniscient pour oser défier les adeptes du vide ?

Faut-il vraiment attendre les rapports de l’ONU ou les condamnations en cour internationale pour identifier un crime ? Sommes-nous incapables de voir dans la souffrance de l’autre une injustice suffisante pour briser enfin ce sacro-saint attachement à la neutralité journalistique et étatique ? Je ne fais pas ici l’apologie de l’ingérence ou d’interventions illégales, évidemment. Je ne fais que m’opposer vertement à l’oisiveté universelle qui nous empoisonne. 

Je ne veux cependant pas donner l’impression que je m’oppose à l’information qui pourrait être véhiculée de manière réellement objective. J’argue simplement qu’elle n’existe pas. Il est impossible pour les médias, pour nos élites et autres tortionnaires de nous transmettre la vérité. Il ne s’agira toujours que d’une histoire. Racontée avec brio et en moult détails, mais une histoire quand même. Une histoire pleine de vérité, filmée de manière mensongère. Un montage. Un canular. Une preuve à conviction absolument irréfutable de la complicité de nos systèmes dans la pérennisation des maux de l’humanité.

Cessons donc de prétendre que nous sommes neutres. Ce serait déjà un bon début. Acceptons que tous nos gestes aient un sens idéologique, et que notre inaction soit encore plus condamnable que l’exercice de notre jugement. Rester passif, c’est consentir et collaborer, et l’Histoire ne donne que très peu souvent raison aux collabos. Il en vaudra toujours mieux de défendre ses convictions que de courtiser sans cesse l’appréciation de tous en abandonnant nos combats les plus fondamentaux.

La lâcheté n’est pas génétique ni congénitale ; elle est apprise, acquise, internalisée. Elle n’est heureusement pas incurable. À force de volonté, on peut en venir à bout. Je vous supplie de trouver quelque chose qui saura vous indigner. Et, si vous vous en sentez capables, je vous exhorte de l’écrire. Mais bon, chaque chose en son temps.


Dans la même édition