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La représentation n’est qu’un premier pas

Corrigeons l’invisibilité et corrigeons les inégalités socio-économiques.

Stu Doré | Le Délit

Super aubaine pour les résidents canadiens en ce Mois de l’histoire des Noirs ! Pour la modique somme de 392,69 $, il est possible de s’offrir quatre jours d’émerveillement au Walt Disney World Theme Park, consacré à la célébration de la culture et de l’héritage noir. La facture est même allégée pour les heureux détenteurs d’un abonnement Disney+. Décidément, l’accessibilité et la diversité sont deux valeurs chères à la multinationale américaine…

Plus sérieusement, l’industrie du divertissement est depuis longtemps un enjeu de représentation. Si mon ironie dissimule mal la critique d’un opportunisme éhonté, elle ne se veut pas être un rejet catégorique des efforts dirigés vers une meilleure inclusivité. Le divertissement reste un outil clé d’intégration, capable de façonner l’imaginaire collectif, pour le meilleur comme pour le pire. Le même constat s’applique, d’ailleurs, à l’entièreté de l’espace médiatique.

Toutes les formes de représentation sont-elles pour autant bonnes à prendre ? Même celles peu subtiles, qui relèvent davantage de la complaisance que d’un réel souci d’inclusivité ? Suffit-il d’ajouter des personnages racisés et queers ici et là, façon de compléter son quota et de se donner bonne conscience ? La réponse est non, bien sûr.

Réaffirmer son droit d’exister

L’espace médiatique porte une conception du monde. Celui qui le regarde l’internalise. Il s’approprie les normes véhiculées par les médias qu’il consomme. Lorsqu’une personne racisée est exposée à des personnages auxquels elle ne peut s’identifier, et ne voit aucune minorité visible occuper un poste clé au sein du gouvernement, elle en déduira que certaines fonctions ne sont pas taillées pour elle. Un manque de représentation, ou alors une représentation déformée ou négative, instille le doute, entrave la confiance en soi et restreint le champ d’aspirations et d’agentivité. Car plus l’on augmente nos possibilités de descriptions, plus l’on élargit nos possibilités de façon d’être et d’agir. Une personne homosexuelle, qui se soupçonnait de l’être, ou qui ne possédait pas toutes les clés de compréhension pour se réapproprier son identité, peut se découvrir à travers la représentation d’un personnage queer, donc, par la représentation d’une orientation sexuelle autre que celle dominante, reconnue par les médias traditionnels. Autrement, comment peut-on envisager d’emprunter une voie dont l’accès semble impensable, ou dont on ignore même l’existence ?

Il n’est donc pas anodin que l’administration Trump, dans le cadre de sa croisade contre le « wokisme », proscrive ou considère comme suspecte l’utilisation de termes tels que « trans-sexuels », « antiracisme », « noir », « femmes ». Ces interdictions, qui relèvent ni plus ni moins de la dystopie, traduisent une négation explicite de la diversité et, par extension, des multiples possibilités d’existence qu’elle rend visibles.

Vers une société plus tolérante

La représentation positive n’ouvre pas seulement la voie aux possibles, elle gomme aussi l’invisibilité des communautés marginalisées, devenant un moyen de lutter contre leur stigmatisation. Une exposition et un contact accru à des personnes, ou des personnages issus de différentes communautés permettent de déconstruire les stéréotypes et préjugés qui leur sont associés. À terme, cette exposition peut atténuer les attitudes discriminatoires et réduire la polarisation.

« Le divertissement reste un outil clé d’intégration, capable de façonner l’imaginaire collectif »

Il reste évidemment du travail à faire. Un sondage réalisé en 2023 mesurait les attitudes des personnes noires américaines vis-à-vis de leur couverture médiatique. Le rapport révèle que 57% des participants estiment que les médias d’information couvrent uniquement certains segments de la réalité des communautés noires. Et 43% considèrent que leur couverture véhicule largement des stéréotypes à leur égard.

Les quotas : une représentation substantielle ?

Les quotas sont perçus comme un moyen effectif pour réduire la discrimination à l’embauche et rééquilibrer les inégalités d’accès à l’emploi. Mais ces impositions peuvent aussi se révéler limitantes, conduisant à ce qu’on appelle le « plafond de quota ». Une fois remplie, les employeurs n’ont pas d’intérêt à recruter davantage de personnes issues de minorités visibles, figeant ainsi la diversité à un seuil arbitraire.

Des quotas résident aussi l’idée que, si des personnes racisées grossissent les rangs, de la police ou de l’assemblée, elles seront plus à même de représenter les intérêts de leurs communautés et de mettre en œuvre des changements positifs en leur faveur. La réalité est toute autre. Une étude menée en 2002 sur les biais au sein des forces de l’ordre révèle que les participants, qu’ils soient noirs ou blancs, sont tous plus susceptibles de tirer sur une cible noire plutôt que l’inverse. Une diversité accrue au sein de la police n’effacera pas, en un claquement de doigts, le racisme systémique qui gangrène l’institution policière.

La représentation, même la plus fidèle à la réalité des communautés marginalisées, ne suffit pas à elle seule. Si l’on s’en contente, on se retrouve dans une impasse, permettant de disqualifier des réflexions plus larges, celles des obstacles structurels à l’inclusivité.

Politique de reconnaissance 

Le multiculturalisme est un pilier de l’identité canadienne. Promu par la Charte canadienne des droits et libertés (1982), il s’inscrit dans une politique de reconnaissance permettant l’acceptation d’identités multiples et la facilitation de leur intégration au sein de la société canadienne. Mais sa valorisation, sans aucune forme de nuance, présente aussi le risque d’occulter la réalité des inégalités raciales, qui se traduisent à travers différentes dimensions économiques et sociales. En effet, 15% des Canadiens noirs vivent dans des conditions de faible revenu ; la proportion de la population non racisée s’élève quant à elle à 10,3 %.

La reconnaissance et la redistribution constituent les deux faces d’une même pièce : celle de la justice sociale. La première, sans la deuxième, entraîne la reproduction des inégalités sociales et raciales. Car par sa nature, le racisme systémique se perpétue de lui-même. L’inaction politique est donc amplement suffisante pour reproduire ces inégalités. 

Dans ce contexte, la reconnaissance peut devenir un outil de légitimation et d’absolution des politiques, permettant le maintien du statu quo. Elle excuse le manque d’actions concrètes et systématiques visant la réduction de ces inégalités raciales. 

Pour Bruce McIvor, expert en droit autochtone, la reconnaissance des droits des Premières Nations dans la Constitution canadienne permet deux choses : la première étant de légitimer la poursuite du projet colonial ; la deuxième de souligner les progrès moraux des descendants des colonisateurs. La reconnaissance demeure purement symbolique. Parmi les 94 mesures préconisées en 2015 par la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, seules 14 d’entre elles ont été effectivement réalisées. 

Reconnaître le droit à un peuple de vivre dans la dignité, sans que cette reconnaissance soit suivie d’actions concrètes, est vide de sens. Les politiques redistributives doivent donc emboîter le pas. La représentation est essentielle, mais elle ne fait pas tout !


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