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Entre-temps

Entre-temps est une tentative de remettre le roman-feuilleton à l’ordre du jour. Ici revisité sous la forme d’un cadavre exquis, chaque participant·e continue le texte de la semaine précédente sur le thème de l’attente. L’entre-temps est un entre-soi, un entre-tous, le moment où nos pensées nous appartiennent et nous échappent tout à la fois. Et si le but d’un roman-feuilleton est de mettre en place une action et des péripéties, nous avons cherché à le détourner de ses prérogatives pour suivre non pas un cours d’actions, mais un flot de pensées.

Les secondes se mélangent sur ma peau. 
Je ne peux pas les compter, pas les saisir
Elles fuient hors de mes paumes. 
J’aimerais sortir mon téléphone mais il me reste 15 % de batterie. J’en ai besoin pour appeler ma mère quand je sortirai d’ici.
Sortir.
Perdre mon esprit dans le bruit ambiant.

Un seul bruit dans cette salle d’attente : la respiration de la personne assise à côté de moi. Inconsciemment, j’inspire quand iel inspire, j’expire quand.…
BON EXPIRE MAINTENANT ! Je n’ai plus d’air !
Iel doit être pro en apnée, ce n’est pas possible autrement.

Ma jambe se lève et s’abaisse sur le rythme de Miley Cyrus, suit le battement de Nothing Breaks Like a Heart. J’ai écouté cette chanson dans le bus, elle me colle aux oreilles, à la langue. Mes lèvres bougent, dessinent les paroles, mais l’air demeure silencieux. Je n’oserais pas chanter, briser la lourdeur du temps. Je n’ose même pas me moucher. Il faudrait ouvrir mon sac, éviter de faire tinter mes clés, ne pas froisser les pages de mes cahiers, me saisir du paquet, l’ouvrir, déplier le tissu…
Déchirer la toile du son.
Je m’ennuie.
C’est fou, j’avais presque oublié ce que ça faisait de caresser le temps, de l’embrasser. De goûter les minutes âcres, les quarts d’heure sirupeux, les demi-heures aux essences de langueur.

Lent
tout est lent
mais le rythme du tout m’échappe. 
Je vis dans la vitesse, par la vitesse.

J’ai besoin de faire tourner mon linge, j’ai oublié le tofu je dois retourner faire les courses. Est-ce que je dois aller à l’hôpital voir ma voisine qui est tombée dans les escaliers ? Est-ce que ça se fait ? Est-ce que je dois lui apporter un cadeau ? Des plantes ? Du chocolat ? Un guide pour apprendre à danser sans se retrouver les quatre fers en l’air sur le parquet ?
Je pourrais lui donner des cours de salsa quand elle sera rétablie.
D’ailleurs, il faudrait que j’organise le prochain meeting de l’association, voir si Cam peut accueillir les danseurs, si Pam est rentré de vacances, si…
Tiens, j’ai des fourmis dans le pied, j’essaie de l’agiter, de droite à gauche, de gauche à droite de…
C’est horrible !
La pire sensation du monde… même se faire larguer n’est pas aussi désagréable. Ça picote dans tout le corps, ça donne envie de se lever, de partir
loin.
Là où le corps n’est plus, là où on ne sent plus. 

Employer un membre engourdi c’est comme lui ré-apprendre à vivre. Parce que visiblement, on peut oublier.

Une porte s’ouvre, je tends l’oreille. 
rien.
Rien ne bouge dans cet univers de beige lisse où nous ne sommes que deux, mais finalement qu’un puisque nous ne parlons pas.

Je n’existe pas, pour la personne à côté de moi.
Je suis invisible, iel ne sait pas mon nom, mon âge, si j’ai un travail, un mari ou une femme, si je vais à la messe le dimanche…
Notre existence se limite à deux regards qui se croisent.
Les nôtres ne se sont même pas effleurés.
Iel est sur son cellulaire.
Son pouce glisse sur l’écran à rythme régulier. 
Toutes les cinq secondes, environ.
Parfois, iel s’arrête, en suspens.
Quelque chose a dû l’intéresser.
Est-ce qu’iel est sur Insta ? Sur TikTok ?
Est-ce qu’iel est en train d’utiliser toutes ses données mobiles ? J’espère qu’iel a un abonnement illimité.
Tiens, faudrait que j’appelle Fido.


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