L’imaginaire collectif des générations passées reposait sur l’existence d’un canon culturel partagé au sein d’une communauté. Entre les sorties au cinéma et les rassemblements dans les lieux de culte, la fréquentation de lieux physiques de rencontre favorisait une expérience commune du monde. Ce vécu épistémologique partagé, fondé sur des repères culturels reconnaissables par tous, nourrissait un sentiment d’appartenance à la communauté et renforçait ce que le politologue Robert Putnam désigne comme le « capital social ».
Aujourd’hui, la surabondance de choix semble avoir érodé cette expérience collective. La prolifération de contenus numériques et d’œuvres culturelles a vraisemblablement enrayé le sentiment d’appartenance communautaire qui animait les générations précédentes. Les logiques hégémoniques du capitalisme encouragent désormais une construction identitaire fondée sur des choix de consommation individualisés, où la singularité prime sur la collectivité.
Pourtant, la popularité d’applications telles que Letterboxd, Goodreads, Strava, Spotify et Duolingo témoigne d’une appétence persistante de raviver une forme de mémoire partagée. Sur Letterboxd et Goodreads, les internautes sont invités à attribuer une cote et à formuler des commentaires critiques sur des films et des ouvrages. Quant à Strava et à Duolingo, ces plateformes encouragent le partage d’activités sportives et de progrès linguistiques, notamment grâce à des systèmes de séries, qui récompensent l’engagement quotidien. Spotify se distingue par son instantanéité sociale : l’application permet à ses utilisateurs de suivre les listes de lecture d’autrui, ainsi que d’observer leurs pratiques d’écoute en temps réel. Cesapplications deviennent alors des espaces numériques d’échange, où les internautes s’engagent de manière critique autour de passions communes, qu’il s’agisse du cinéma, de la littérature, du sport, de la musique ou des langues. Plutôt que de reléguer ces pratiques culturelles à la sphère privée, ces espaces discursifs offrent l’opportunité de les réinscrire dans la sphère publique.
« Partager une réflexion humoristique ou analytique des films, c’est entrer en dialogue avec une communauté »
Contrairement aux réseaux sociaux traditionnels, fondés sur une performance idéalisée de soi, ces applications proposent une tout autre logique. Il ne s’agit plus d’exposer qui l’on prétend être, mais de révéler les pratiques sociales et culturelles qui nourrissent notre intériorité. Partager sa liste de films ou ses progrès linguistiques revient à répudier son ego et à tourner son regard vers un espace discursif collectif. Sur Letterboxd, par exemple, partager une réflexion humoristique ou analytique des films, c’est entrer en dialogue avec une communauté et s’ouvrir à une expérience commune de l’art cinématographique. Duolingo, de son côté, transforme l’apprentissage souvent laborieux et individualisé d’une langue en un processus interactif, où l’encouragement des autres utilisateurs fait de cet apprentissage une activité collective et solidaire. Malgré ces bienfaits, il reste à considérer le potentiel performatif de ces plateformes, qui privilégient la performance et le rendement au-delà de l’expérience vécue.
La pléthore de choix caractérisant l’époque actuelle n’a ainsi pas à mener à l’impossibilité d’entrer dans un dialogue culturel partagé. Elle peut plutôt alimenter de nouvelles formes d’appartenance où la consommation individuelle d’objets culturels et la pratique de passe-temps divers permettent de faire émerger un espace discursif commun.



