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La poursuite maladive de l’exotisme

Enjeux de découvrabilité dans la recherche de notre identité.

Archives de Radio-Canada

Mon départ ayant permis un court (mais, à mon sens, suffisant) répit à notre département juridique, il m’a été proposé par ma nouvelle patronne de reprendre du service au Délit. Elle m’a promis une faramineuse augmentation salariale, en échange de laquelle je ne lui ai promis qu’une seule chose : je mets une croix sur mon sujet de prédilection. Je ne parle plus du Québec ni de libération nationale ; plus jamais ! Tout le monde a son prix… Allez, Eugénie, encore 100$ par mois et je deviens fédéraliste !

J’ai récemment visionné pour une énième fois Voir Miami…, magnifique court-métrage documentaire de Gilles Groulx, un maître bien dissimulé du cinéma québécois. Il y expose avec une remarquable candeur cette fascination que nous avons pour une vie qui semble si paradisiaque, loin de notre pays polaire, mais dont nous sommes vite désillusionnés. Peut-être parce que cette oisive perfection devient inévitablement fade. Ou bien parce que nous sommes un peuple éternellement insatisfait.

Mais d’autres s’y plaisent, s’y sentent repus, dignes. Comme s’ils avaient atteint l’apex de l’existence humaine, depuis lequel ils peuvent à présent toiser leurs subalternes (anciennement, leurs semblables). Supérieurs, ils ne sont plus ce qu’ils ont jadis été.

Il existe au Québec une affliction qui doit être l’affaire de tous les petits peuples, minables sous-cultures qui auraient clairement tout à gagner de devenir des copies de l’impérialisme culturel de notre temps. Ce syndrome n’a qu’un seul symptôme : le refus catégorique d’être soi.

Je ne prétends pas être davantage qu’un simple observateur perplexe de ce phénomène, néanmoins il me semble qu’il crève les yeux. Surtout dans le domaine du cinéma, secteur culturel à mon sens le plus centralisé, dominé par la sacro-sainte culture de l’hollywoodisme.

On ne mesure la réussite de nos cinéastes que par les opinions des autres sur leur travail (rendu déjà bien difficile par les bonzes de Téléfilm Canada et al.). Il faudrait les voir pirouetter sur le tapis rouge de Cannes, se gorger de caviar à la Mostra et embaucher des escortes aux Oscars pour être certains de la qualité de leurs œuvres. Le marché québécois est trop petit, trop insignifiant – ses consommateurs incapables de discerner un grand film d’une annonce pour le lait.

Alors, nos cinéastes en deviennent eux-mêmes convaincus (Xavier Dolan et son ridicule accent français, par exemple) et veulent graduer, histoire de devenir de véritables génies. Des génies américains, français, italiens, japonais… Pour devenir un « grand-maître », il faut être Godard, Kurosawa, Fellini ou Bergman. On ne peut se contenter d’être Groulx, Perrault, Falardeau ou Arcand.

Un problème d’identité qui ne se limite pas au cinéma.

Il pourrait être dit que le cinéma québécois n’est simplement pas aussi bon que les autres. Si c’est par la loi de la popularité et des recettes au box-office que sont jugées nos productions, cette accusation devient une certitude.

Le système tout entier n’est qu’une gargantuesque machine à profit, une optimisation des ressources des grands studios. Une chambre d’écho perfectionnée abritant critiques, publicistes et autres génies autoproclamés qui se font les gardiens du bon goût. Leurs opinions et leurs campagnes publicitaires guident nos choix, déterminent nos préférences et nous condamnent éventuellement à être incapables de décider pour nous-mêmes la réelle qualité de l’œuvre que nous pensons consommer. On nous fait comprendre ce que l’on devrait voir, et on applaudit le tout bêtement, bien domptés que nous sommes.

Dans ce zoo pseudo-intellectuel, une lueur d’espoir. Une faible lueur, que seul l’intérêt pour qui nous sommes réellement peut raviver. Si nous voulons sortir de cette hébétude, cette stupeur béate dans laquelle le monde nous plonge, il faut faire le choix d’arrêter d’imaginer la supériorité des autres sur nous. Il faut arrêter de chercher Miami à Blanc-Sablon, Hollywood à Québec et New York à Tadoussac.

Pour ce faire, je propose une cure de désintoxication. Un régime intensif alliant Groulx et O’Bomsawin, Brault et Nguyen. Les Anciens comme les Nouveaux, non pas dans une futile opposition des styles, mais dans un effort de compréhension de l’histoire cinématographique québécoise. Le récit de nos peuples, racontés par nos peuples, sans avoir la prétention de rafler des prix vides de sens, attribués au plus offrant. Je suis persuadé que vous trouverez un génie sans pareil dans Pour la suite du monde ; et si vous en êtes incapables, je suis persuadé qu’un critique-mercenaire engagé à gros prix saura le faire pour vous.

« Je suis persuadé que vous trouverez un génie sans pareil dans
Pour la suite du monde ; et si vous en êtes incapables, je suis
persuadé qu’un critique-mercenaire engagé à gros prix saura le
faire pour vous »

Pour que nous – et par extension, nos cinéastes – ne souhaitions plus jamais être autre chose que ce que nous sommes, il faut impérativement encourager davantage de découvrabilité de nos contenus. L’ONF, Éléphant Films et d’autres organisations accomplissent un travail honorable de diffusion et de catalogage de nos archives québécoises, mais le résultat est imparfait, incomplet, et, opprobre ultime (dans certains cas), payant.

Notre culture, notre histoire et notre présent : introuvable ou à vendre.

« Si nous voulons sortir de cette hébétude, cette stupeur béate
dans laquelle le monde nous plonge, il faut faire le choix d’arrêter
d’imaginer la supériorité des autres sur nous. Il faut arrêter de
chercher Miami à Blanc-Sablon, Hollywood à Québec et New
York à Tadoussac »

Quelle différence avec les autres productions cinématographiques internationales ? Nos films, nos documentaires, nos courts-métrages… une immense partie de nos contenus sont (ou ont été) financés par l’État. Et nous finançons l’État. Donc, ces films sont à nous. Ils sont nous. Ils portent sur notre passé, sur notre histoire et sur nos peuples. Il est vrai qu’on ferait mieux de vivre pour le présent, et encore plus pour le futur.

Mais bon, tant qu’à ne plus refouler qui nous sommes, autant savoir ce que nous avons pu être. Avec un peu de chance, nous en aurons moins honte.

Moins de la moitié des films financés par l’Office national du film du Canada (ONF) sont accessibles au grand public, pour ne compter que ceux-là. Pareil pour les archives de Radio-Canada, Téléfilm Canada et d’autres plateformes dont la responsabilité impute évidemment au gouvernement fédéral. Je vous épargne le commentaire politique, mais je crois qu’il serait essentiel de procéder à un rapatriement, sinon de nos compétences, de notre cinématographie.

Il est impératif que nous cessions toujours d’aspirer à être autre chose que nous sommes, et cette transformation du rapport à notre identité ne peut passer que par une réappropriation de nos grands maîtres. Et, bien sûr, la réalisation qu’ils ne sont pas moins grands qu’ailleurs.

Il est évident qu’une telle entreprise de valorisation, si vertueuse qu’elle soit, ne viendra pas à bout de l’ordre mondial et à la hausse exponentielle du coût du baril de popcorn.

Mais nous en ressortirons assurément moins dédaigneux, moins arrivistes, moins enclins à traiter tout ce qui se fait de grandiose au Québec comme une production folklorique régionale. Peut-être serons-nous même admiratifs, dégoûtés d’avoir si longtemps cherché la gloire dans l’autre.

Viendra un jour où des cinéastes du monde entier en quête d’identité aspireront à être Groulx ou Barbeau Lavalette… ce sera à leur tour d’apprendre à n’être qu’eux-mêmes.


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