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Caribou, ignorance et préjudices

Le caribou est en voie de disparition au Canada et le gouvernement ferme les yeux.

Stu Doré | Le Délit

Pour les oiseaux qui habitent en forêt, une branche d’arbre suffit à abriter un nid et entretenir une famille. Arracher cette branche à l’arbre, c’est non seulement causer du tort à une famille d’oiseaux, mais aussi perturber tout un écosystème qui sera contraint de se réadapter. Heureusement, le monde naturel est résilient. À l’échelle d’un geste isolé, couper cette branche d’arbre n’aura pas d’effet irréversible, ni sur les cycles naturels qui permettent la régénération des espèces ni sur la continuité de leur environnement.

Cependant, si on rase une forêt entière, la gravité du dégât occasionné est bien plus dévastatrice. L’ampleur et la soudaineté de cette violence peuvent empêcher les mécanismes d’adaptation de se mettre en œuvre, condamnant ainsi les espèces qui dépendent de cette forêt à fuir ou à disparaître. Présentée de cette manière, cette destruction semblerait presque constituer un acte criminel à l’égard des droits de la nature et de la biodiversité. Pourtant, cette pratique de déforestation systématique est en cours au Québec, soutenue par le gouvernement provincial.

Comment expliquer cette injustice environnementale ? La réponse est simple : une suite cohérente à la pratique d’un néolibéralisme déchaîné et d’un extractivisme corrosif. Cette approche, fondée sur « l’exploitation intensive des ressources naturelles pour leur extraction et commercialisation », se sert de la nature comme puits de ressources au détriment de tous les êtres vivants qui en dépendent.

La victime emblématique de ce processus d’extraction est le caribou. En dépit de son importance symbolique à l’identité canadienne et québécoise, la santé et la survie de cette espèce semblent préoccuper très peu les dirigeants politiques. Le caribou est actuellement en voie de disparition au Canada, et quatre hardes sont recensées comme étant « en situation critique » au Québec, notamment dans les régions de Charlevoix, de la Gaspésie, de Val‑d’Or et de Pipmuakan. En tant que victimes sacrificielles de l’économie québécoise, ces hardes représentent un prisme à travers lequel se reflètent des enjeux environnementaux, identitaires et politiques.

L’argent ne fait pas le bonheur

Étampé sur la face arrière des pièces de vingt-cinq sous canadiennes se trouve le profil d’un caribou, la tête haute et les bois en forme de couronne. Ce même argent qui sacralise l’espèce la mène à son extinction. En effet, c’est avec un prétexte économique douteux que l’industrie forestière du Québec justifie la destruction de l’habitat du caribou, sans répit ni compromis. La conséquence inévitable de cette exploitation est un taux de perturbation de l’habitat du caribou de près de 90% dans certaines régions du Québec. Les experts d’Environnement et Changement climatique Canada estiment qu’un « taux de 35 % ne laisse que 60 % de chance de survie à une harde de caribous forestiers ». L’inaction gouvernementale vis-àvis de la disparition de l’espèce dans la province est cause de crainte et de frustration de la part des écologistes et des communautés autochtones du Québec. Néanmoins, l’influence des lobbys industrialisés semble avoir pris le dessus sur la responsabilité morale et légale du gouvernement d’assurer la survie de l’espèce. Initialement au cœur des tensions entre le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial, la question de la protection de l’habitat du caribou semble aujourd’hui être tombée dans l’oubli. Alors qu’une stratégie de protection avait été développée par le gouvernement québécois en 2019, de prétendues circonstances atténuantes ont permis d’en esquiver la mise en œuvre concrète. Les commissions d’enquête redondantes, les feux de forêt de 2023 et les tarifs américains de 2025 ont tour à tour été mobilisés à cette fin.

En outre, le décret d’urgence proposé par le gouvernement fédéral en 2024 semble avoir perdu son caractère contraignant. Initialement censé interdire « les activités qui contribuent [aux, ndlr] menaces imminentes » pesant sur l’espèce du caribou au Québec, le décret d’urgence se trouve aujourd’hui affaibli par des changements de direction politique, des compromis douteux et des calvaires bureaucratiques interminables. Ce manque de fermeté vis-à-vis des droits de la nature menace non seulement les caribous, mais aussi la crédibilité des institutions politiques.

Des promesses qui deviennent des mensonges

En novembre 2025, le Parti libéral a annoncé qu’il n’honorerait pas sa promesse de planter 2 milliards d’arbres d’ici 2031.. Un mois plus tard,  le gouvernement québécois a approuvé la phase 2 du mégaprojet éolien Des Neiges, en plein centre de l’habitat des caribous à Charlevoix. À l’image d’une autruche qui plante sa tête dans le sable, les politiciens provinciaux et fédéraux refusent de prendre au sérieux les enjeux environnementaux.

Les feux de forêt ne justifient pas la déforestation industrielle, et les éoliennes ne peuvent pas servir de prétexte à une politique de négligence envers la nature. Malgré les discours écologistes et consciencieux des politiciens à l’heure des élections, leurs principes sont en réalité assujettis au pouvoir du dollar. La propagande extractiviste portée par ces derniers canalise les espoirs – économiques, indépendantistes ou environnementaux – dans le seul objectif de légitimer la poursuite de l’exploitation des ressources, des hommes et des animaux.

Le rapport que la société actuelle entretient avec le caribou est fondé sur un principe de domination. En contraste avec la relationnalité autochtone, qui promeut un rapport de mutualité entre toutes les espèces, la philosophie de notre ère se construit sur une hiérarchie du vivant. Dans ce schéma vertical, tous deviennent vulnérables à la relégation. Notre seule alternative réside dans l’abandon du mythe de la croissance économique infinie et dans l’acceptation d’une solidarité radicale. Et cette solidarité commence ici, avec le caribou.


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