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Sensibilité à vendre

En pleine léthargie générale, la musique comme élan à une sensibilisation politique.

Catvy Tran | Le Délit

Dès les premières secondes de Sold Out, les artistes Gracie Abrams, Bon Iver et Aaron Dessner nous plongent dans l’atmosphère anxiogène d’une fusillade dans une école secondaire. Cette chanson, parue il y a quelques semaines dans un effort de levée de fonds pour l’organisme Everytown for Gun Safety, nous prend de court par sa représentation crue des fléaux qui hantent le climat politique actuel. Des dirigeants indolents aux forces d’extrême droite, en passant par les patrons intéressés, Abrams et Dessner dépeignent un monde dirigé par des « vendus » et n’épargnent personne.

Cette désillusion rejoint le courant postmoderniste dans son rejet de la légitimité des discours étatiques dominants. En effet, l’art postmoderne est caractérisé par une remise en question d’un principe au cœur de la définition de l’État moderne formulée par Weber : le monopole de l’État sur l’emploi de la force. D’un côté, les images incessantes de la violence perpétrée par une bureaucratie flegmatique encouragent une apathie populaire ; de l’autre, l’art s’ancre dans un désir de chambouler cette apathie. Il devient donc une force revigorante pour se sensibiliser de nouveau et prendre conscience de la distance prise avec les événements alarmants qui semblent nous dépasser.

Bien plus qu’une simple représentation de la réalité, les œuvres d’art démantèlent donc le processus quotidien d’« habitualisation » examiné par le théoricien Viktor Shklovsky. Ce dernier voit l’art comme un excellent moyen de renverser l’automatisation de la perception qui nous rend insensibles. En effet, l’art permettrait de « retrouver la sensation de la vie ; [nous] faire ressentir des choses ». Ainsi, la culture, ou, dans ce cas-ci, les chansons à caractère politique, font partie intégrante de la vie politique et permettent aux auditeurs d’être sensibilisés à des enjeux sociétaux, qu’ils soient internationaux ou domestiques.

Politique interne

À l’échelle interne, on peut, par exemple, penser à la chanson True Believer de l’artiste Hayley Williams. Dans ce morceau paru l’année dernière, Williams ne mâche pas ses mots et met en lumière les nombreuses incohérences des discours chrétiens et nationalistes dans le sud des États-Unis. Après avoir critiqué leurs fusils « grands comme leurs enfants » (tdlr), elle dénonce leur tendance à dépeindre Jésus avec un « visage blanc » pour ne pas avoir à « prier quelqu’un qu’ils considèrent inférieur ». Grâce à cette chanson, l’artiste américaine parvient à mobiliser l’auditeur, à le sensibiliser à des enjeux concrets et même à lui fixer un but précis. En guise de touche finale, Hayley Williams nous fait une promesse : « The South will not rise again / Til it’s paid for every sin » (« Le Sud ne se relèvera pas tant qu’il n’aura pas payé pour tous ses péchés »).

L’autrice-compositrice-interprète Janelle Monáe livre quant à elle une critique acérée des États-Unis et de son système violent, sexiste et raciste avec Americans. Les couplets de cette chanson, aux paroles exhaustives, abordent entre autres les injustices du système carcéral, les inégalités salariales, l’appétit pour la guerre et la violence policière qui caractérisent les États-Unis. L’allégeance aveugle de la locutrice, qui scande en boucle « I’m American » (« Je suis américaine ») durant le refrain, crée un contraste saisissant avec l’énumération affligeante qui la précède et permet à l’auditeur d’entendre les contradictions ancrées dans l’État américain et de s’en désolidariser.

« D’un côté, les images incessantes de la violence perpétrée par une bureaucratie flegmatique encouragent une apathie populaire »

Le plaidoyer de Monáe pour un pays plus juste s’inscrit dans une tradition de revendications de la population noire américaine, en ce qui a trait à son inclusion au sein de sa nation. Bien que la fondation de ce pays repose sur des idéaux démocratiques, la concrétisation de ces idéaux n’a eu lieu que grâce au combat incessant de la population noire américaine pour une démocratisation radicale des droits et libertés promus par la Déclaration d’indépendance. C’est d’ailleurs dans cette lignée que « I’m American » se transforme à la toute fin de Americans en « This is not my America » (« Ceci n’est pas mon Amérique »). Dans cette chanson, la remise en question de la fierté nationale se confronte également à la violence exercée par l’État américain à l’étranger. Ainsi, s’inscrivant dans un mouvement d’internationalisation prôné avant elle par W. E. B. Du Bois, Martin Luther King et Malcolm X, le regard de l’artiste se tourne vers les systèmes oppressifs reproduits par les États-Unis sur la scène mondiale. En témoignent les premières lignes de la chanson : « War is old […]; let’s play God » (« La guerre est une vieille histoire […] ; jouons le rôle de Dieu »).

Politique internationale

Cette résistance à un système généralisé peut également faire penser à la chanson Hypersonic Missiles de Sam Fender. Parue en 2019 et faisant partie de l’album du même nom, elle dépeint un locuteur apathique et désensibilisé. Au beau milieu de bombardements à Gaza, d’un engrenage financier insatiable et de discours alarmistes promouvant un réarmement, il demeure « blissfully unaware » (« complaisant dans son ignorance ») et promet tout ce qu’il possède à sa patrie anglaise. Cette critique du système, saupoudrée de défaitisme, illustre la difficulté de se séparer, en tant qu’individu, d’un système opprimant et foncièrement injuste.

Dans une optique complémentaire, l’auteur-compositeur-interprète Hozier adopte dans Eat Your Young le point de vue de la classe dirigeante pour critiquer sa tendance à sacrifier les jeunes générations, et ce, à travers le globe. Cette chanson de 2023 est inspirée de l’essai satirique « A Modest Proposal » de Jonathan Swift, qui propose la consommation de la chair d’enfant comme échappatoire à la pauvreté pour leurs parents. Hozier reprend cette idée en incriminant une élite ostentatoire qui écorche les vies des enfants, au profit de guerres et de l’accumulation de ressources matérielles : « Puttin’ food on the table, sellin’ bombs and guns / It’s […] easier to eat your young » (« Mettre du pain sur la table, vendre des bombes et des fusils / Il est […] plus facile de manger ses jeunes »).

Trois ans plus tôt, l’incomparable Taylor Swift faisait elle aussi une défense de la jeunesse. Dans Only The Young, elle soutenait que, alors que les jeunes sont confrontés à une course contre la mort durant les nombreuses fusillades qui rongent les États-Unis, eux seuls sont capables de courir. La course prend ici un sens double, puisqu’elle fait également référence au pouvoir de la jeune génération, qui pourra diriger le pays (« run the country ») et ainsi contrer les politiques opprimantes de Donald Trump. Malgré les fusillades, les inégalités et un sentiment d’impuissance affligeant, Swift rappelle donc à la jeunesse qu’il lui faut persévérer et continuer à courir (« Only the young / Can run […] / So run »). Écrite avant la réélection de Donald Trump, cette chanson est ponctuée d’un certain optimisme qu’on ne retrouve pas, par exemple, dans la plus récente Sold Out. Cette dernière incarne plusieurs éléments plus sombres qui jalonnent la plupart des morceaux examinés dans cet article : élite vendue, jeunesse apathique et désillusionnée, rage et peur. Cependant, peu importe leur angle d’approche, toutes ces chansons nous rappellent, comme toute bonne œuvre d’art, l’importance de regarder la douleur en face et de ne pas oublier. Dans les mots de Gracie Abrams et Aaron Dessner, « Pain is a souvenir / It’s a reminder » (« La douleur est un souvenir / C’est un rappel »).


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