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Mon français, vrai français

La suprématie des accents.

Stu Doré | Le Délit

Tout le monde a un accent. La manière dont nous prononçons les mots, les expressions que nous employons, sont des héritages de notre milieu. Notre façon de parler est une marque de notre appartenance à un groupe, un signe de notre identité. L’humain est un être social qui adore se retrouver parmi ses pairs. Pensez‑y : quel Québécois ne sourirait pas en entendant un « enweille » en vacances en Floride ? C’est comme se retrouver chez soi.

Un choix subconscient

Catherine Leclerc, sociolinguiste et professeure agrégée au Département de langue et littérature françaises à McGill, explique que l’on ne décide pas de notre accent, mais qu’il s’agit plutôt du résultat du milieu dans lequel nous évoluons. « Le pouvoir de décision n’est pas si grand. Les gens peuvent essayer “d’attraper” un accent, pour avoir accès à des ressources sociales, par exemple, mais globalement, l’accent se trouve en-deçà du processus décisionnel », précise-t-elle. La façon dont nous parlons est donc un reflet direct du milieu dans lequel nous avons appris la langue.

Nettoyer son accent

Qui dit accent, dit aussi jugement esthétique : certaines prononciationser peuventsemblerétranges aux oreilles d’une personne qui n’y est pas habituée. En français, cette perception se traduit souvent par une hiérarchisation des accents. Un parler québécois traditionnel ou encore acadien est souvent jugé moins distingué qu’un accent français. « On a tendance en français, parce qu’on est issus d’une langue écrite, à noter les écarts à la norme dans un accent. Mais en vérité, les langues ne sont pas prononcées comme elles sont écrites. On parle la langue qu’on entend, » ajoute la professeure Leclerc.

« Ce que l’accent nous apprend, c’est le fonctionnement des langues par-delà la standardisation »
Catherine Leclerc, sociolinguiste et professeure agrégée à McGill

En général, la francophonie s’entend pour dire que les Français ont la « meilleure » façon de parler et les instances médiatiques ne le nient pas : rares sont les doublages en québécois ! Ces derniers sont faits en français dit « international », donc, ni avec un accent québécois, ni avec un accent parisien, mais force est d’admettre que cet accent considéré « neutre » est beaucoup plus près de la France. Il en va de même pour tout le contenu international présenté en français : on n’entendra pratiquement jamais un accent franco-ontarien pour ces diffusions.

Même au sein de notre belle province, les accents se classent selon une échelle d’élégance : les nouvelles sont lues dans un registre de langue plus élevé où les accents typiquement québécois sont méticuleusement nettoyés, car qui prendrait au sérieux la journaliste qui prononce ses « a » presque comme des « o » ? Selon la professeure Leclerc, l’accent est porteur d’un « fardeau social. Il y a des traits distinctifs de l’accent québécois qui sont évidents et que nous pouvons atténuer, effacer, lorsque nous parlons avec des personnes européennes, par exemple ».

L’accent parfait

Et si l’on parlait exactement comme on écrit ? Si chaque lettre, chaque son, était prononcé conformément à l’orthographe, sans syncope de la pénultième atone, sans diphtongues jugées fautives afin d’atteindre un français sans erreurs, sans accent, un français parfait ? « On peut avoir des préférences esthétiques, mais ça n’a rien à voir avec ce qui est juste ou pas, clarifie la professeure Leclerc. Ce que l’accent nous apprend, c’est le fonctionnement des langues par-delà la standardisation. » Il n’y a donc pas de« meilleures » façons de parler ni d’accent plus « correct » qu’un autre.

« Par contre, les différences dans les façons de parler sont connotées socialement, ajoute la sociolinguiste. Le processus d’instruction fait aussi qu’on évolue dans notre façon de parler quand on gagne en éducation. En général, plus on est instruits, plus on a accès à des positions élevées dans l’échelle sociale, mais on parle différemment, alors l’instruction “s’entend”. » Mme Leclerc reconnaît que des façons de parler plus normatives sont généralement associées à plus de compétences, voire plus d’intelligence. « Ce n’est pas vrai dans l’absolu, mais vrai en pratique, dans la mesure où, lorsqu’on maîtrise le code, on a accès à différentes ressources que l’on n’a pas en ne maîtrisant pas le code. Il faut donc, en quelque sorte, parler le “bon” accent pour accéder à certains lieux. »

« La façon dont nous parlons est donc un reflet direct du milieu dans lequel nous avons appris la langue »

Aux accents s’ajoute un autre phénomène : le code switching, ou l’alternance codique. Il s’agit d’un processus où nous adaptons notre langue au milieu où nous sommes. Personne ne parle à ses parents de la même façon qu’il parle à ses amis ou dans le cadre du milieu professionnel. La sociolinguiste explique que l’alternance codique est parfois perçue « comme un écart par rapport à des normes, mais, en vérité, il y a autant de langues que de groupes d’amis. Dans chaque situation sociale, nous allons puiser dans les ressources que nous jugeons être les plus appropriées. » Lorsque nous ne sentons pas que nous avons un langage approprié pour une situation, nous vivons ce que les linguistes appellent de « l’insécurité linguistique ».

Montréal, les médias et le multiculturalisme

Un matin, je suis tombée sur une vidéo Instagram de Scot with one T (@scot.with.one.t), un créateur de contenu montréalais. « Un de mes plus gros problèmes avec la télévision québécoise, c’est le manque de représentation des accents montréalais, dit Scot pour amorcer sa vidéo. Je veux voir des Italiens, des Grecs, des Algériens parler comme ils parlent d’habitude. Je sais que beaucoup d’entre vous considérez pas [sic] mon accent comme un accent québécois, mais mon accent existe seulement au Québec. »

Ses propos frappent dans le mille. En effet, les accents montréalais obtiennent très peu de représentation dans les séries télévisées ou les films québécois. En entrevue, il me confie que le problème n’est pas dans la mise en scène de personnages issus de la diversité culturelle : il est dans la façon dont ils parlent. « L’accent devrait avoir du sens. Si un personnage noir qui vient de Montréal-Nord parle en joual, ça ne fonctionne pas : il y a pratiquement personne qui parle comme ça dans ce coin-là de la ville. »

Cet enjeu passe autant par la production des médias que par la façon dont on envisage les accents au sein de la société québécoise. Il n’est pas toujours nécessaire qu’un personnage parle avec un accent québécois « de souche » : les acteurs pourraient simplement parler avec leur accent de tous les jours pour améliorer la représentation. « Je suppose que beaucoup d’acteurs sentent le besoin de changer leur accent pour passer à la télévision québécoise et je crois que c’est le problème : je ne pense pas que dans tous les cas tu devrais forcer un accent qui n’est pas le tien. Je pense qu’il pourrait y avoir un effort de la part des acteurs, mais aussi de l’équipe de casting, parce que si tu as un accent qui sort du lot, je comprends pourquoi tu voudrais forcer un certain accent. »

Mais si on incorpore des accents différents, le contenu sera-t-il plus difficile à comprendre ? Certains le prétendent. Pourtant, ce n’est pas plus dérangeant que les acteurs britanniques qui conservent leur accent dans les productions américaines : si les différences de prononciation décoiffent d’abord, nous finissions par nous y habituer. « On revient à cette question : qu’est-ce qu’on veut faire avec la télé québécoise ? » demande Scot. La question se pose. Est-il plus important que notre divertissement et, plus largement, nos médias, en général, soient faciles à comprendre ? Ou souhaitons-nous les rendre représentatifs de la société dans laquelle nous vivons ?


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