Si, dans cette édition, vous avez lu une explication des manifestations en cours en Iran depuis décembre dernier, vous en aviez sûrement entendu parler avant dans la presse, ou sur les réseaux sociaux. Pourtant, depuis le 8 janvier, la République islamique d’Iran coupe tout accès Internet à sa population.
Ce mécanisme constitue l’un des nombreux rouages de la violence que le gouvernement exerce à l’encontre des Iraniennes et des Iraniens, aussi difficile soit-elle à évaluer précisément. Pour rappel, l’Iran figure au deuxième rang mondial en ce qui concerne le nombre d’exécutions de sa population. On estime que la police des mœurs est responsable de quelque 20 000 arrestations et de 2 000 à 20 000 morts depuis le début des récentes manifestations.
Mais alors, que faut-il comprendre de l’abondance de publications sur les réseaux sociaux autour de cette mobilisation du peuple, alors que lui-même n’y a pas accès ? Bessma Momani, professeure de sciences politiques à l’Université de Waterloo, nourrit notre réflexion à ce sujet. Bien qu’elle souligne la contribution des réseaux sociaux au caractère démocratique d’un régime, elle alerte sur leurs méfaits : la désinformation de masse et la polarisation des opinions. À ceci, j’ajoute l’instrumentalisation des luttes par des élites politiques.
Instrumentalisation de la révolte
Le politologue américano-allemand Yascha Mounk observe une retenue au sein d’une partie de la gauche occidentale à exprimer son soutien aux manifestations iraniennes dans la sphère publique. Pas par manque de considération pour les revendications des manifestantes et manifestants, mais par peur que leur prise de position soit instrumentalisée par des groupes d’extrême droite à des fins islamophobes.
« Investissons l’espace médiatique pour faire valoir les revendications du peuple iranien »
Ne nous laissons pas avoir ! Quand le sénateur républicain américain Lindsey Graham soutient publiquement la parole du peuple iranien, il légitime une éventuelle intervention américaine en Iran et nourrit une association inconsciente de l’Islam à la violence. Il en va de même quand le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, instrumentalise la lutte féministe en s’opposant à la dictature « pour les femmes en particulier ». Bien entendu, les mollahs instrumentalisent l’Islam à des fins répressives, et la violence intrinsèque à leur régime doit être inconditionnellement condamnée. Mais cette dénonciation ne saurait se faire au prix de biais xénophobes : continuons à critiquer le gouvernement iranien sans laisser prospérer les agendas réactionnaires qui récupèrent cette lutte populaire.
Similairement, la condamnation de la gouvernance de l’ayatollah Ali Khamenei doit pouvoir exister sans pour autant légitimer les tendances impérialistes des pays occidentaux. On peut se réjouir de la chute de la dictature de Nicolás Maduro au Venezuela tout en dénonçant son instrumentalisation par Donald Trump afin de garantir l’accès américain aux réserves de pétrole. Ni dictature ni syndrome du sauveur blanc !
Faire résonner les revendications du peuple
Ne laissons pas la peur nous gagner. Notre retenue laisse place à ces instrumentalisations. Investissons l’espace médiatique pour faire valoir les revendications du peuple iranien.
Frantz Fanon nous l’écrit : la résistance est un processus de subjectivation. Évitons à tout prix de figer les rôles de bourreaux et de victimes, refusons une lecture d’une aliénation totale et irréversible, et laissons de l’espace à l’agentivité du peuple ; c’est ce que Fanon appelle « praxis ». C’est par l’action révolutionnaire que l’oppressé cesse d’être défini par le regard de l’oppresseur.
Continuons à nous informer afin de saisir chaque nuance et préciser nos propos. Avant tout, faisons résonner les voix de celles et ceux qui résistent. Nos réseaux sociaux doivent servir de canal à leurs revendications.



