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L’accès à la nature

Un droit ou un privilège ?

Marius Grieb | Le Délit

Être libre, ça ne signifie pas seulement avoir le droit de choisir, c’est aussi pouvoir influencer les choix qui s’offrent à nous. En société, ce n’est malheureusement pas toujours possible : quand on traverse la route à pied, on doit emprunter les passages cloutés. C’est parfois frustrant. On regarde à droite, on regarde à gauche ; pas de voiture, mais pas de passage clouté non plus. Face à ces conditions, certains poursuivent leur chemin en attendant patiemment de trouver les fameuses bandes blanches avant de traverser, par respect pour les chauffeurs. À l’inverse, d’autres traversent immédiatement, balayant l’impératif d’attendre ou de perdre son temps – une flagrante injustice, étant donné les températures glaciales.

Peu importe leur choix, on peut facilement comprendre les raisonnements qui les traversent ; ces deux approches sont contradictoires, mais néanmoins fonctionnellement compatibles. Au sein de l’espace public, il est nécessaire de prendre en compte les motivations qui nous sont propres, mais aussi de rester sensible aux droits des autres. Cet équilibre n’est pas facile à maintenir, et encore moins à légiférer. À l’échelle individuelle comme sociale, cette tension permanente entre pouvoir et devoir dans l’usage des lieux publics se résume, en bref, à un dilemme du droit d’accès.

Prenons maintenant un deuxième exemple plus pertinent pour cette sous-section : les parcs nationaux et les réserves naturelles. Espaces publics en apparence, ils sont pourtant – pour la plupart – hautement régulés. Au sein de ces cadres particuliers, la protection des espèces s’obtient au prix de l’exclusion partielle de l’homme. Pourtant présentés comme espaces « sauvages », leur accès est limité et leurs règles sont contraignantes. Par respect pour le vivant qui nous entoure, mais aussi en raison du danger présenté par ce feuillage sombre et menaçant, on se sent tenu de se conformer aux règles d’accès et aux normes d’usage. Souvent présentés comme un succès écologique et un exemple de justice sociale, ces espaces publics reposent sur un principe implicite : l’accès à l’espace naturel n’est pas un droit, mais un privilège accordé sous conditions, théoriquement les mêmes pour tous, mais concrètement différentes.

« Cette tension permanente entre pouvoir et devoir dans l’usage des lieux publics se résume, en bref, à un dilemme du droit d’accès »

Un instrument de pouvoir

Les contraintes d’accès à la nature s’appliquent-t-elles vraiment à tous de façon égale ? Le principe de parité est-il vraiment respecté, ou sert-il en réalité d’outil de soumission ? Historiquement, l’hypothèse d’une instrumentalisation du droit d’accès à des fins d’asservissement est plutôt soutenable. Ce qui différencie un serf (esclave attaché légalement à un terrain agricole) d’un seigneur, dans une société féodale , c’est le droit différencié d’accès à l’espace. Là où le noble chasse, circule et exploite la terre, le serf la travaille, la cultive, mais n’a pas le droit de revendiquer pleinement les fruits de son effort. Alors que le seigneur bénéficie du droit à l’accès et du droit de profiter de sa plus-value, le serf, lui, n’a que le privilège d’y vivre et d’y travailler.

L’accès à l’espace n’est donc pas neutre, mais au contraire hiérarchisé et alloué de façon à rendre tangible le statu quo. En société libérale – c’est-à-dire démocratique et capitaliste – cette logique se poursuit sous une forme mutée, différente sur la forme, mais similaire sur le fond. Au lieu d’être distribué sur la base de capacité coercitif ou de droit divin comme à l’époque des rois et des reines, l’accès à l’espace public et la nature est maintenant administré en fonction du capital. C’est ainsi que Katy Perry peut se catapulter dans l’espace tandis qu’on reste séquestrés à l’intérieur de nos appartements, où le prix d’une fenêtre ouverte à la lumière des étoiles se compte en centaines de dollars par mètre carré. En ce qui concerne l’accès au monde naturel, c’est par ce même mécanisme que les touristes des parcs naturels du Kenya peuvent profiter du patrimoine national, au prix d’un accès réduit pour les communautés locales de pastoralistes nomades.

Comme le démontrent ces exemples, les conséquences de cette politique de différenciation sont réelles. Pas besoin d’être claustrophobe pour comprendre l’impact négatif du manque d’accès à la nature. La liberté de mouvement que nous accordent les espaces verts, les montagnes enneigées et les océans azurés a un réel effet sur notre qualité de vie. La science elle-même nous explique cette intuition qu’on a toujours eu : la nature nous rend heureux. Pourtant, les classes sociales les plus aisées sont privilégiées dans leur accès à ce monde dit naturel, tandis que les populations plus précaires en sont aliénées, faute de capital économique, de temps libre ou de mobilité.

« Au lieu d’être distribué sur la base de capacité coercitif ou de droit divin comme à l’époque des rois et des reines, l’accès à l’espace public et la nature est maintenant administré en fonction de capital »

Destin ou réalité contingente ?

Entre le Moyen-Âge et la société moderne, le facteur qui régule l’accès à l’espace n’a pas changé : le statut social poursuit son règne suprême. Mais alors, que faire ? Est-ce que ce rapport de différenciation d’accès à l’espace publique est inévitable ? Faut-il baisser les bras et accepter qu’on ne peut pas tous voir les glorieuses plaines d’Alberta ou les sommets mystiques des Rocheuses ? 

« Le progrès ne peut s’envisager que par le droit, et non par le privilège »

Assez avec ce cynisme contre productif ! Le progrès ne peut s’envisager que par le droit, et non par le privilège. Ce qui a marqué la transition entre le féodalisme et le libéralisme, c’est le droit à la propriété privée. Cette bascule paradigmatique s’est inscrite dans la société à travers les institutions politiques et juridiques, c’est-à-dire le droit. De même, pour faire progresser la société moderne, il faut harmoniser son rapport avec le monde vivant, un changement drastique seulement atteignable par le droit inaliénable à l’accès à son environnement. Qu’il soit humain ou animal, vivant en ville ou en campagne, chaque être vivant doit avoir la capacité et la possibilité de profiter de son environnement : les pics verts ont besoin des arbres pour vivre et les hommes ont besoin de leur environnement pour prospérer.


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