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Se réinventer ailleurs

Retour sur la causerie avec Fadwa Lapierre sur Expat à la librairie Livresse.

Jiayuan Cao | Le Délit

Jeudi 8 janvier 2026, à 18 h 30, la librairie Livresse accueille la journaliste, chroniqueuse et désormais autrice Fadwa Lapierre pour débuter l’année avec une discussion ouverte autour de son livre Expat : Choisir de vivre à l’étranger pour le meilleur et pour le pire. Le livre, adapté de l’émission Expat pour laquelle elle a travaillé en tant que recherchiste, est paru le 5 mai dernier aux éditions Trécarré. En seulement 216 pages, Expat rassemble 75 récits d’expatriés québécois afin de répondre à une question : que signifie partir vivre ailleurs ?

L’envers de l’aventure

Le mot « expat » évoque souvent l’aventure. Il est synonyme de liberté pour certains et source d’une immense crainte pour d’autres. Si l’appel de la nouveauté et du dépaysement est impossible à ignorer, il faut être prêt à confronter les différents défis qui l’accompagnent. Après tout, quitter sa terre natale pour se lancer dans l’inconnu – un pays où les habitants ne parlent souvent pas la même langue et ne partagent ni les mêmes coutumes ni les mêmes valeurs – suscite parfois une profonde remise en question.

Dans Expat, Fadwa Lapierre nous présente le témoignage d’Emmanuelle. Au cours de son expatriation en Chine, cette dernière se retrouve souvent seule avec sa fille âgée d’un an. Malgré toutes les applications de traduction installées sur son téléphone, elle passe « ses journées au parc à communiquer à l’aide de signes et de grands sourires avec les grands-parents chinois qui gardent leurs petits-enfants ». Dans les rues de Montréal, il n’est pas rare d’entendre des débats sur la question de l’encadrement de la langue française au Québec. Cependant, ici, si un individu ne parle pas français, il peut s’en sortir assez facilement avec l’anglais. La majorité du temps, un niveau rudimentaire suffit. Dans le cas d’Emmanuelle, la situation linguistique est complètement différente. « On refusait parfois de me prendre dans les taxis parce que je ne parlais pas le mandarin », confie-t-elle à Lapierre.

La mère de famille exprime son regret de ne pas s’être installée dans un « ghetto », un quartier composé majoritairement d’autres expatriés ou migrants, plutôt qu’avec les locaux. Ce choix était le résultat d’un désir d’intégrer la communauté locale, mais la langue s’est imposée comme le premier obstacle sur le chemin de l’inclusion. Néanmoins, chaque expérience n’est pas identique. Lors de la discussion, l’une des participantes d’origine française a partagé son vécu lors de son séjour au Japon. D’après ses observations, il est utile de maîtriser un niveau de base de japonais pour la communication quotidienne, mais certains Japonais « te regardent bizarrement si tu parles trop bien leur langue ».

Les moments de passage

Si le choc culturel entraîne une rupture chez certains expatriés au sein de leur communauté d’accueil, le choix même de s’expatrier présente une mise à l’écart volontaire, autant territoriale que sociale. Ces gens font face à l’une des peurs fondamentales de l’humain : celle de la perte et de la séparation. Cela en vaut-il la peine d’établir une relation avec des gens qu’on quittera tôt ou tard ? Et inversement, à quoi bon maintenir des liens avec quelqu’un qui nous quittera à tout moment ? Selon l’autrice, plusieurs expats reconnaissent que, malgré la technologie actuelle, il est difficile de maintenir le contact avec ses proches : un éloignement s’installe lorsque l’on n’est plus présent physiquement quotidiennement. Dans ce contexte, les enfants sont souvent les premières victimes. Une autre participante, autrefois expat, livre une anecdote. Lors d’une rentrée scolaire, plusieurs élèves avaient demandé à son fils : « Tes parents restent ici pour combien de temps ? », afin d’évaluer si cela valait la peine d’investir l’énergie nécessaire pour forger une amitié.

Similairement, une autre intervenante, ayant voyagé depuis l’enfance avec sa famille, affirme ne pas être en mesure d’entrer dans une relation amoureuse. Elle se sent incapable de s’imaginer avec quelqu’un qui ne partage pas les mêmes ambitions et visions de la vie qu’elle, en tant qu’habituée du voyage. Elle se prépare d’ailleurs à quitter Montréal prochainement, après y avoir habité pendant plusieurs années. Toutefois, le voyage permet également des rencontres inattendues. Lapierre nous confie que sa mère marocaine a justement rencontré son père durant son passage au Québec, puis a décidé de rester et fonder une famille. Parfois, un coup de foudre suffit pour semer dans le cœur d’un grand aventurier le sentiment d’avoir trouvé un chez-soi .

Pistes de décollage

Aujourd’hui, lorsqu’on parle de la littérature québécoise, on pense notamment à des titres comme Là où je me terre de Caroline Dawson ou Ru de Kim Thúy, deux œuvres fréquemment inscrites aux listes de lecture des cours de français du secondaire à l’université. Distinctes l’une de l’autre, elles abordent pourtant un même thème central : le racinement de jeunes migrants au Québec. Ces récits, devenus en quelque sorte canoniques, participent à la construction d’un imaginaire littéraire du Québec comme terre d’accueil.

Or, cette perspective laisse souvent dans l’ombre l’expérience inverse : celle du départ. En automne 2025, 50,18 % des étudiants rejoignant McGill venaient de l’extérieur de la province (dont 27,41 % de l’international), sans compter la diversité culturelle et ethnique du corps étudiant québécois. Côtoyant quotidiennement ces réalités, on en vient parfois à oublier que le Québec n’est pas uniquement un point d’atterrissage, mais aussi un point de départ pour plusieurs. C’est précisément ce renversement que propose Expat, dans lequel Fadwa Lapierre esquisse des portraits de soixante Québécoises et Québécois à travers leurs témoignages, parfois anecdotiques, parfois lourds. Expat réunit ainsi, en quelque sorte, ces personnes dispersées à travers le monde et ramène leurs histoires au Québec.

Au fil des échanges, une chose devient claire : partir vivre ailleurs n’est ni une promesse de liberté absolue ni une simple parenthèse exotique. C’est un choix qui transforme, fragilise parfois, et oblige à redéfinir ce que signifie appartenir à un lieu, à des gens, à une langue. Expat rappelle surtout l’audace nécessaire pour changer de vie. Qu’il s’agisse de quitter un pays, une ville ou simplement un milieu, ces récits témoignent d’un même élan vers le changement. C’est dans cet esprit que la librairie Livresse a ouvert l’année, nous proposant un moment de réflexion sur la manière dont vivre ailleurs nous transforme et sur ce que l’on choisit d’emporter avec nous dans la nouvelle année.


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