Aller au contenu

Pourquoi il ne faut pas fuir les débats de famille

L’importance du dialogue dans une société polarisée.

Stu Doré | Le Délit

Les fêtes sont souvent l’occasion de retrouver sa famille autour d’un souper chaleureux et gourmand. Mais un élément peut totalement changer le destin festif de ces repas : les débats politiques. En effet, il suffit d’un commentaire sur les pistes cyclables ou sur l’immigration pour que le souper passe d’un moment agréable en famille à une arène de gladiateurs où tous les coups sont permis. Alors, certains, par peur que ces réunions de famille dégénèrent totalement, décident de bannir les sujets politiques, les jugeant inutiles, car simplement sources de tension. Je pense plutôt que ces débats sont loin d’être inutiles ; même s’ils sont la cause de désaccords, ils restent des conversations essentielles qu’on ne devrait pas fuir.

Avant d’évoquer les aspects positifs de ces débats, je tiens à reconnaître que je me base sur une vision assez optimiste de la famille : un espace où chacun peut exprimer ses opinions librement et être écouté. Mais je suis consciente que dans de nombreux cas, il n’est simplement pas possible d’avoir des débats respectueux et instructifs. Au lieu, la volonté de chacun d’imposer ses idées transforme le débat en un réel affrontement qui ne fait que diviser. Cependant, reconnaître que le débat n’est pas toujours possible ni utile ne signifie pas pour autant nier son importance. Il s’agit au contraire de comprendre les conditions nécessaires à un dialogue constructif, basé sur l’écoute et le respect.

« Nos visions du monde sont parfois si éloignées qu’il peut être difficile de comprendre comment un proche peut défendre certaines idées, et inversement »

La famille comme un espace de diversité

Ces échanges politiques en famille ont, dans un premier temps, la capacité de nous sortir de notre bulle idéologique étudiante en nous exposant à des points de vue différents. Même si on baigne dans un environnement où le débat est vivement encouragé et où la liberté d’expression est protégée, l’université reste un milieu qui manque parfois de diversité. En effet, nos classes regroupent, en majeure partie, des personnes ayant le même âge et vivant dans la même ville. Et même si les milieux sociaux diffèrent, l’université reste une opportunité coûteuse et donc réservée à une population privilégiée. Ainsi, si elle présente une forme de diversité, l’université demeure un milieu assez homogène qui ne peut pas toujours répondre à toutes nos attentes en termes de pluralité des opinions politiques. De la même façon, nos amis vont souvent avoir tendance à partager des valeurs similaires aux nôtres, puisqu’il me semble compliqué d’être proche de personnes qui ont des valeurs totalement opposées. Ce faisant, nos amis vont également avoir tendance à partager des opinions politiques assez proches des nôtres, ce qui contribue à renforcer nos idées de base.

En comparaison, la famille est un espace très hétérogène, car elle regroupe sous un même toit plusieurs générations avec une éducation et des expériences totalement différentes d’un membre à l’autre. Je perçois ces écarts particulièrement quand je compare l’environnement dans lequel mon grand-père a grandi, une ferme dans le fin fond de la France, et l’environnement dans lequel j’ai grandi, à Hong Kong et dans des lycées internationaux. Ces différents parcours de vie sont à l’origine de visions du monde différentes, qui se reflètent dans une diversité d’opinions politiques.

Apprendre à accepter le désaccord

C’est justement cette diversité qui rend ces débats si sensibles. Nos visions du monde sont parfois si éloignées qu’il peut être difficile de comprendre comment un proche peut défendre certaines idées, et inversement. Mais si cette différence est à l’origine de tensions, elle rend aussi ces débats si essentiels. En nous confrontant à des opinions différentes, elle nous impose une remise en question de nos propres idées et une réelle écoute de ce que dit l’autre. C’est uniquement grâce à ce genre de dialogue – où chacun considère l’autre malgré son désaccord – qu’on peut vraiment évoluer.

« Ce lien particulier qui nous unit en famille signifie que malgré nos désaccords profonds, il n’est pas possible de déshumaniser totalement l’autre »

Je ne dis pas pour autant que ces débats vont forcément nous permettre de tomber tous d’accord. Mais le fait d’échanger avec des personnes qui ne partagent pas forcément nos idées, sans vouloir convaincre à tout prix, crée un espace dans lequel on peut mieux comprendre les peurs et les logiques à l’origine de certaines opinions politiques. Il ne s’agit pas d’adopter leurs idées, mais simplement de comprendre le raisonnement qui les mène à penser de cette manière.

Humaniser l’opposition dans un contexte polarisé

Ce dialogue me semble d’autant plus important dans notre ère actuelle, où les algorithmes des réseaux sociaux ont tendance à renforcer nos idées, tandis que les médias, motivés par des incitations économiques, utilisent les débats politiques comme divertissement. Cette logique contribue à simplifier, voire à caricaturer les idées adverses, et renforce un climat politique profondément divisé.

Les débats en famille apparaissent alors comme une manière de contrer ces représentations simplistes en nous donnant la possibilité de réellement échanger. Si les débats télévisés ont pour but de créer le spectacle plus que d’informer, le cadre familial est un espace beaucoup moins hostile où l’on ne débat pas seulement avec une idée, mais avec un oncle, une grand-mère ou un parent. Ce lien particulier qui nous unit en famille signifie que malgré nos désaccords profonds, il n’est pas possible de déshumaniser totalement l’autre. Et donc même sans être d’accord, on obtient et on offre une vision plus humaine de l’opposition politique, ce qui contribue à limiter cet effet de polarisation souvent alimenté par une aliénation de l’opposition et un manque de dialogue.

Par ailleurs, il est important de garder en tête que certains sujets politiques liés à des minorités – je pense surtout à la communauté LGBTQ+ – peuvent, dans certaines familles, être dangereux à aborder. Toutes les familles ne sont pas des environnements sûrs, et le silence est parfois une stratégie de survie plus qu’un rejet de la discussion. Enfin, encourager le débat ne signifie pas que tous les propos sont recevables. Accepter le désaccord d’opinion ne veut pas dire que des propos racistes, homophobes et discriminatoires sont acceptables.

Ainsi, dans un contexte de forte polarisation, les débats politiques en famille, lorsqu’ils sont faits de manière respectueuse, sont des moments importants où l’on peut confronter nos visions différentes, sans pour autant les caricaturer. Alors, la prochaine fois qu’un débat éclate dans votre famille, ne fuyez pas !


Dans la même édition