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La liberté de la presse : bilan de l’année 2025

La liberté de la presse au Canada et dans le monde.

Carte du Classement mondial de la liberté de la presse en 2025 - Reporters Sans Frontières / rsf.org

Au cimetière des reporters de guerre à Bayeux, en France, de grandes pierres tombales portent les noms des journalistes morts au fil des années. Devant la stèle dédiée à 2025, un petit pot aux fleurs blanches fanées rappelle silencieusement le prix payé cette année-là. Avec 2025 derrière nous, il est désormais possible de dresser le bilan de la liberté de la presse dans le monde, qui depuis quelques années continue de chuter. Les journalistes sont les premiers à en payer le prix : 67 ont été tués cette année, dont 79 % ont été délibérément ciblés dans des contextes de guerre ou de crime organisé. De plus, 503 journalistes sont encore détenus et 20 demeurent en otage. Tout cela est symptomatique d’un problème plus large : l’érosion des démocraties, la baisse de la confiance généralisée envers les médias d’information et l’affaiblissement des institutions internationales.

« Le Canada a chuté de sept places en 2025, passant de la 14e à la 21e position mondiale en matière de liberté de la presse »

Une vision internationale

À l’échelle mondiale, le nombre de journalistes morts est généralement en baisse : 88 en 2022, 64 en 2023 et 68 en 2024. Selon l’UNESCO, cette baisse s’explique notamment par une diminution des violences dans les pays hors zones de conflit, notamment en Amérique latine et dans les Caraïbes. Le nombre de victimes de conflits, quant à lui, est en hausse. Reporter Sans Frontières (RSF) affirme que l’État d’Israël est le plus dangereux pour les journalistes, responsable à lui seul de la mort de près de 220 professionnels de la presse depuis octobre 2023.

Depuis le début de la guerre, de grands efforts ont été déployés par les autorités israéliennes pour contrôler les informations sortant de Gaza, notamment en empêchant tout journaliste étranger d’entrer sur le territoire. Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou cite des raisons de sécurité, expliquant que Gaza est une zone de guerre extrêmement dangereuse.

D’après RSF, près de la moitié des journalistes tués en 2025 (43 %) ont été abattus par l’armée israélienne. La présidente de l’organisation, Anne Bocandé, voit ce phénomène comme le reflet d’une haine grandissante à l’encontre des journalistes, et condamne l’impunité persistante qui entoure de tels actes. Lors d’une entrevue avec Le Délit, Marcello Di Cintio, auteur et journaliste canadien, se livre à ce sujet. Pour lui, l’absence de sanction envers Israël risque d’inspirer d’autres acteurs partout dans le monde : « Je pense qu’on va entrer dans une période sombre. Un précédent terrible vient d’être établi (tdlr). » Le chef d’État israélien, quant à lui, nie avoir ciblé des reporters et dénonce les actions du Hamas qui serait, selon lui, ceux qui « exécutent des journalistes ».

Au Canada

Le classement annuel de RSF révèle que le Canada a chuté de sept places en 2025, passant de la 14e à la 21e position mondiale en matière de liberté de la presse.

Parmi les facteurs évoqués par RSF, le plus important consiste en la couverture médiatique des droits des peuples autochtones, qui reste problématique dans les médias canadiens. RSF note que même si le cadre légal et institutionnel du Canada protège formellement la liberté d’expression, des progrès restent nécessaires pour que l’information reflète de manière adéquate et respectueuse les enjeux autochtones.

« Moins de journalistes indépendants, moins de journalistes en général, moins de liberté de presse »

Rafael Miró, journaliste à La Presse

Marcello Di Cintio alerte sur le phénomène de surcharge informationnelle, qui complique la capacité du public à distinguer le vrai du faux. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle facilitent la propagation d’un nombre incalculable de sources qui disent tout et son contraire. Ce phénomène est illustré par la crise du COVID où les vaccins étaient tour à tour loués et dénigrés. Dans ce contexte, les individus ne construisent plus leurs connaissances à partir des faits objectifs, mais cherchent les informations auxquelles ils veulent croire. « On en est à un point où l’on suppose que ce qu’on n’aime pas est un mensonge », déplore-t-il.

Rafael Miró, journaliste à La Presse et ancien du Délit souligne le faible nombre de médias indépendants au Canada. « Moins de journalistes indépendants, moins de journalistes en général, moins de liberté de presse », résume-t-il. Il explique que de nombreux médias reçoivent des dons de grandes entreprises, ce qui soulève des questions quant à leur impartialité : « De grosses entreprises comme Desjardins ou Air Transat font des dons importants aux médias québécois privés, de l’ordre parfois de dizaines de milliers de dollars. Ces mêmes médias pourraient donc hésiter à lancer une enquête sur une entreprise donatrice et risquer de perdre ce financement. » Cette dépendance financière limite la capacité des médias à couvrir certains sujets sensibles, notamment ceux susceptibles de nuire aux intérêts de leurs bailleurs de fonds. Par ailleurs, il souligne que certaines personnes exploitent la notion de liberté de la presse pour servir leurs intérêts personnels, en insistant sur leur légitimité. Ces individus veulent utiliser la presse comme plateforme pour exprimer leurs opinions extrêmes et biaisées. À ce sujet, il insiste : « Il y a une grosse différence entre la liberté d’expression et la liberté de s’exprimer dans un média. » La liberté d’expression est un droit fondamental, mais il ne faut pas la confondre avec un droit d’accès aux médias. Eux sont régis par des règles plus strictes, par des choix éditoriaux et par des exigences de véracité de l’information et de neutralité. Cette confusion nuit à la qualité de l’information et à la crédibilité du journalisme.

« Nous, on se fait réduire au silence, eux, ils se font tuer »

Marcello Di Cintio, journaliste

Enfin, l’autocensure reste un enjeu majeur dans les médias canadiens, comme l’affirme Jeremy Appel, journaliste canadien. Ce dernier explique qu’« il y en a beaucoup dans les médias canadiens, en particulier dans les rédactions grand public ». L’autocensure, selon lui, s’installe peu à peu sous la pression des rédacteurs en chef, eux-mêmes influencés par « les intérêts des annonceurs, l’idéologie et les préférences de leurs supérieurs ». De son côté, Marcello Di Cintio souligne que cette restriction auto-imposée se manifeste aussi à travers un usage trop souvent neutre, voire distant, du langage dans les médias, notamment dans le traitement du conflit israélo-palestinien. Il dénonce l’emploi systématique de la voix passive dans les titres, qui gomme les responsabilités. Cette forme de langue neutre contribue à brouiller la compréhension et à limiter la portée critique des reportages.

Lors de notre entretien, Marcello Di Cintio remet les choses en perspective : « Nous, on se fait réduire au silence, eux, ils se font tuer. » Au cimetière des reporters de guerre, les pierres tombales témoignent du prix humain payé par les journalistes dans l’exercice de leur métier, rappelant l’importance de l’effort constant pour préserver la liberté de la presse.


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