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Le pouvoir du silence au théâtre

La pièce corde. raide de debbie tucker green : l’enjeu des nouveaux espaces aseptisés.

Yannick Macdonald | Le Délit

« On n’est pas là pour moi », déclare Trois, protagoniste de corde. raide de debbie tucker green, présentée à l’Espace Go. Cette dystopie met en lumière des questions d’actualité sur le modèle d’une société néolibérale négligeant les minorités. C’est une pièce marquante de par la justesse des enjeux qu’elle défend, bien que certains éléments nuisent un peu à la puissance de son message.

Des personnages en minuscule

L’autrice debbie tucker green a écrit la pièce de théâtre corde. raide en 2015. Son pseudonyme, debbie tucker green, est en caractères minuscules, pour faire référence à bell hooks, une militante américaine ayant théorisé le black feminism. Comme elle, debbie choisit de le calligraphier ainsi dans l’objectif de faire passer « la substance du livre » avant sa propre identité. La pièce semble suivre la même idée. En effet, elle désigne ses personnages « en minuscule », en ne nous donnant pas assez d’éléments sur eux pour que l’on puisse s’y attacher suffisamment. On sait très peu de choses sur les personnages (ils
sont appelés Une, Deux et Trois) et les dialogues très brefs ne nous permettent pas d’en apprendre davantage sur leurs caractères. Le décor est également très simple : quatre chaises et une fontaine à eau. Cela laisse toute la place au message véhiculé par la pièce.

Mettre en scène un traumatisme

La pièce se déroule dans un futur proche. Trois (Stephie Mazunya), le personnage principal, est une femme qui a subi une agression violente. Elle doit choisir la façon dont va mourir son agresseur. La nature de l’agression n’est jamais dévoilée dans la pièce. Trois n’est pas accompagnée de proches pour prendre sa décision, elle est plutôt entourée de deux fonctionnaires maladroits, qui tentent de la mettre à l’aise, en suivant le protocole qui leur a été enseigné. Leur empathie aseptisée offre peu de soutien à la femme, qui échangera le moins possible avec eux. Les fonctionnaires ne sont là que pour connaître la décision de Trois. Comme eux, on attend sa réponse durant l’heure et demie que dure la représentation.

La construction de la pièce rappelle beaucoup l’état dissociatif qui peut succéder à un traumatisme : un moment de latence un peu hors du temps, qui ne s’inscrit dans aucun contexte. Les dialogues sont, la plupart du temps, très minimalistes, presque détachés de la réalité. Comme sous l’emprise d’une boucle, les mêmes sujets et les mêmes phrases sont souvent répétés, comme s’ils ne parvenaient pas à s’ancrer dans le réel et qu’il fallait les dire plusieurs fois pour qu’ils prennent leur sens.

« La subtilité de la pièce est donc ce silence de la protagoniste, ce manque d’explication sur sa situation, cette absence

de proximité avec elle »

Si la mise en scène est très réussie et parvient bien à rendre compte des enjeux du texte, le jeu de l’actrice principale peut parfois manquer un peu de puissance et de sincérité. La scène où elle explose enfin et raconte à Une et Deux la réalité de son quotidien depuis son agression n’a peut-être pas été portée aussi loin qu’elle aurait pu l’être. Cela se comprend, car c’est un rôle difficile, qui demande de garder une intensité constante. Malheureusement, dans une pièce aux décors et aux dialogues relativement épurés, la performance n’était pas toujours suffisante pour habiter l’espace.

Des réalités décalées

Il y a un grand décalage entre la gravité de la situation de Trois et les préoccupations futiles des deux fonctionnaires (remplir les verres d’eau ou accrocher le manteau au porte-manteau). Il y a beaucoup de pudeur et de retenue autour de son traumatisme, une sorte de tension qui n’explose jamais – même lorsqu’elle s’énerve, elle semble toujours garder contenance. Son drame contraste avec le bruit qu’il y a autour. Chaque bruit trop fort résonne dans la salle et semble provoquer un retour en arrière, symbolisé par un jeu de lumières, qui ramène Trois au moment de l’agression. Les deux agents, inconfortables devant le silence
de la protagoniste, semblent vouloir le meubler à tout prix. Ils lui posent de nombreuses questions, et leurs déplacements dans la salle s’accompagnent du bruit des claquettes qu’ils portent à leurs pieds. Si cela permet d’apporter une note comique à une pièce à l’atmosphère autrement très tendue, cela marque également leur incapacité à répondre de manière appropriée à la souffrance de la protagoniste. Les deux fonctionnaires ne semblent pas comprendre Trois. En effet, à la douleur de son agression, s’ajoutent des micro-agressions dues à son genre et à sa couleur de peau, que les deux fonctionnaires n’ont jamais vécues. L’écart entre le protocole qu’ils doivent mettre en application et le support dont a besoin la protagoniste nous montre l’incapacité de nos institutions à considérer les réalités auxquelles font face les minorités.

Le message de la pièce se trouve dans le silence et la retenue. À cause des micro-agressions subies par le personnage principal et l’incapacité du système à offrir des services adaptés aux minorités, Trois n’a pas d’espace où parler et où se montrer vulnérable. La subtilité de la pièce est donc ce silence de la protagoniste, ce manque d’explication sur sa situation, cette absence de proximité avec elle. Est-ce que la société aseptisée que nous sommes en train de développer peut vraiment répondre aux besoins humains fondamentaux ?

« À une période où l’on réfléchit beaucoup sur la reconstruction de notre société, c’est une pièce nécessaire, car elle aborde des problématiques intrinsèques à ces changements. »

À travers un texte puissant, debbie tucker green nous fait prendre conscience de la nécessité de réévaluer nos institutions sociales, pour qu’elles correspondent davantage à nos réalités plurielles. À une période où l’on réfléchit beaucoup sur la reconstruction de notre société, c’est une pièce nécessaire, car elle aborde des problématiques intrinsèques à ces changements.


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