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Habiter Montréal et lire Dany

Ou comment concilier neige et littérature.

Alexandre Gontier | Le Délit

À Montréal, les vacances de printemps ont deux utilités : fuir la neige qui colle au goudron et lire des romans ; dévorer le papier et boire l’encre comme si elle contenait le secret de la vie heureuse.

Parce que ton année d’échange à McGill touche à sa fin et que tu n’as toujours pas ouvert le moindre roman québécois, mais surtout parce que tu te lasses de cette littérature européenne dont les personnages t’apparaissent en noir et blanc, tu décides de t’aventurer ailleurs, prendre le risque de découvrir le monde. Tu saisis au hasard d’une étagère un ouvrage fin et intriguant, un livre dont le titre sonne comme une invitation à le reposer aussitôt : Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de Dany Laferrière. Comme tu es seul dans la librairie, sans personne pour prêter attention à tes mauvaises fréquentations littéraires, tu jettes un coup d’œil à la première page, sans même regarder la quatrième de couverture parce que tu sais que tout est toujours dit dans l’incipit. L’ironie provocatrice du titre est dépassée dès la deuxième page, tu achètes le livre. Plus tard, tu n’auras qu’un seul regret : celui d’avoir payé pour un bouquin que l’auteur invite lui-même à voler. Seulement, au moment de quitter le rayon, dans un dernier coup d’œil de connaisseur, qui veut s’assurer de ne pas laisser un chef‑d’œuvre derrière lui, tu aperçois un autre roman du même auteur, L’Énigme du retour, et tu l’emportes aussi.

« Plus tard, tu n’auras qu’un seul regret : celui d’avoir payé pour un bouquin que l’auteur invite lui-même à voler »

C’est un roman sans fierté, un chef‑d’œuvre rassurant, de ceux que l’on compte sur le bout des doigts parce qu’ils savent créer une langue neuve et émouvante tout en préservant leur simplicité. Dany Laferrière parle de lui, de son enfance passée avec des femmes (sa mère, sa grand-mère, sa sœur) en Haïti, de son père qu’il n’a pu connaître qu’à travers ce que lui en racontaient les autres, et de Montréal, la ville où il s’est installé après avoir quitté son pays natal à 23 ans et où est née sa vocation d’écrivain.

Il raconte surtout son absence, ce « temps pourri de l’exil » coincé entre deux âges : son départ de jeune homme et son retour à l’âge mûr.

En mêlant de longs paragraphes descriptifs à de courtes strophes en prose, Laferrière dote son roman d’une forte charge poétique. C’est une écriture ramassée, concise et efficace, qui donne en deux ou trois mots, soit dans un même souffle de lecteur, tout un monde à apprécier. Il fait de l’île d’Hispanolia, cette île des Caraïbes partagée entre Haïti et la République Dominicaine, un espace où les contradictions fusionnent : la terre et la mer, le luxe et la misère, le rêve et la réalité… Pour finalement s’apercevoir, après 30 ans d’absence, que cette terre où il est né demeure sa seule appartenance.

« J’ai senti que j’étais un homme perdu 

Pour le Nord quand dans cette mer chaude sous ce crépuscule rose 

Le temps est subitement devenu liquide ».


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