Aller au contenu

La Mode et le plus-size : meilleurs ennemis ?

Opinion : Chanel, Dior, Gucci… Ces marques hypocrites face au mouvement du body positivisme

Rose Chedid | Le Délit

Naissance d’une élite corporelle

Le mouvement de la « Body Positivity », largement popularisé en 2019 avec le confinement, naît d’un ras-le-bol général des standards de beauté intransigeants, plaçant le corps blanc et mince dans une bulle d’admiration et de fétichisme. Son but est donc de mettre en garde contre les risques liés à la représentation des corps dans les médias de masse qui encouragent minceur et perte de poids. Mais d’où vient ce culte de l’uniformité ? « Dans la Haute Couture, les premiers mannequins vivants étaient appelés des « sosies » car il fallait que les clientes s’imaginent elles-mêmes dans les vêtements », explique le maître de conférences de Sciences Po Paris sur le luxe et la mode, Serge Carreira. Étant tenus de refléter la clientèle très homogène de l’époque, les modèles étaient donc minces et blancs, condamnant dès lors une vision excluante et monolithique de la féminité. Ajoutez à cela, l’expansion de la pratique du sport en ligne avec la vague hygiéniste du XXème siècle qui contribue fastueusement à la consolidation de cette idée du corps sculpté et élancé. « La minceur signale aux autres que l’on contrôle sa vie et son corps. Elle implique une discipline de soi », écrit le professeur David Le Breton, spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain. C’est ainsi que dans la société s’inscrit l’idée selon laquelle être fin est associé à l’équilibre et la ténacité, là où être gros est synonyme de négligence et paresse. L’avènement de la « Body Positivity » est-il parvenu à réellement bouleverser les normes ?

« La minceur signale aux autres que l’on contrôle sa vie et son corps. Elle implique une discipline de soi » 

David Le Breton

Le monde et la mode

L’histoire a montré que l’évolution des codes corporels va de paire avec les avancées économiques, sociétales et politiques du monde, créant un besoin de variété à l’heure où la clientèle commence à se diversifier. Du développement du marché du luxe en Asie, par exemple, a résulté une augmentation de la représentation de mannequins asiatiques. De la même façon, l’élection de Barack Obama a permis, sous les aspirations de Franca Sozzani la rédactrice en chef de Vogue Italie, que l’entièreté d’un numéro américain soit consacré à la beauté noire. Aujourd’hui, des femmes comme Nyakim Gatwech, égérie de nombreuses marques de mode et de cosmétiques, sont parvenues à faire valoir la peau noire comme gage de beauté. Depuis quelques années, l’apologie de la peau blanche est déstandardisée, et les couleurs de peau plus foncées sont maintenant globalement exposées et admirées dans le milieu de la mode, au point de devenir l’objet d’une idolâtrie signée Jean Paul Gaultier ou Yves Saint Laurent. Néanmoins, la diversification des morphologies, elle, rencontre plus de difficultés.

« Véritable résolution ou simple besoin de validation, c’est la question que je me suis posée en découvrant que tout ce bruit avait été fait autour d’une taille 40 »

Mensonge

L’essor des réseaux sociaux a rendu la mode directement visible par une plus grande pluralité d’individus que les marques de prêt-à-porter de luxe ne pouvaient plus ignorer, la plupart étant contraintes d’adhérer au mouvement #bodypositive contre leur gré. Malgré ces revendications inclusives, les marques comme Asos ou Missguided se sont révélées être finalement les seules à afficher cellulite et vergetures, les grandes industries comme Fenty ou Gucci ne dévoilant que des profils atypiques de visages aux traits timidement marqués par des rides ou des cicatrices. La réticence à l’intégration de corps gros se retrouve également dans les défilés. Je pense notamment au défilé Chanel post-Lagerfeld automne-hiver 2020–2021 où la mannequin « plus-size » Jill Kortleve avait fait sensation, la marque se vantant de son insertion dans la tendance. Véritable résolution ou simple besoin de validation, c’est la question que je me suis posée en découvrant que tout ce bruit avait été fait autour d’une taille 40, loin de véritablement représenter les femmes aux formes généreuses. L’hypocrisie des grandes industries de la mode se retrouve dans la distinction faite entre la diversité de façade qui joue sur l’image en s’autoproclamant #bodypositive, et les vrais efforts d’inclusion, rarement retrouvés dans les e‑shops, et encore moins dans les boutiques physiques. Il est vrai que les marques telles que Louis Vuitton, Dior ou encore Balenciaga proposent rarement des tailles dépassant le 42 tandis que 40% des femmes font une taille supérieure ou égale à un 44. Ces données empiriques couplées à des propos tels que « le mannequin vivant, c’est une femme qui doit être plus femme que les femmes » (signé Paul Poiret, couturier et parfumeur) nous invitent à remettre en question le vrai message que ces grandes marques font passer sur l’acceptation de soi.

« Cette idée qui nous ramène à la case départ, la case de l’existence d’une élite corporelle, est effrayante mais ne cesse de s’avérer vraie »

Body positivisme : tendance ou révolution ?

Après observation, force est d’admettre que le terme « mouvement » utilisé pour définir la nature du hashtag controversé n’est pas choisi par hasard. Il suffit de comparer la diversité présente sur les podiums de la Fashion Week printemps-été 2019 avec celle de l’automne-hiver 2022 pour observer un déclin frappant de l’inclusivité. Après avoir mis l’accent sur l’acceptation des corps stigmatisés, c’est le grand retour de l’esthétique « Y2K » des années 2000, une époque où le body shaming et les troubles des conduites alimentaires étaient banalisés. Ainsi, les jeans taille basse, les crop tops et les micro-jupes réapparus ne se sont pas privés de ramener avec eux d’autres traits saillants en vogue il y a 20 ans : silhouettes ultra minces et ventres plats. Plus qu’un simple mouvement, on assiste à une re-glamourisation de la maigreur, cette fois par le recours aux drogues, avec la mode de « l’heroin chic » dont Kate Moss était devenue la précurseuse malgré elle. Même Kim Kardashian, queen du « slim thick » et du « BBL » (Brazilian Butt Lift) est apparue au Met Gala 2022 avec sept kilos en moins pour parvenir à rentrer dans la robe historique de Marilyn Monroe. A‑t-elle, elle aussi, succombé à ce culte de la minceur ? Tout cela nous laisse penser que le Body Positivisme n’était donc pas une révolution permanente et que la « diet culture » n’avait, en réalité jamais disparu, mais s’était seulement dissimulée derrière d’autres esthétiques temporaires. Cela a d’ailleurs visiblement bien arrangé les marques de prêt-à-porter de luxe qui n’ont pas hésité à renier leurs résolutions aussitôt que le mouvement à commencé à s’estomper.

Un retour à la case départ ?

C’est à se demander si les efforts fournis en vain pour accepter tous les corps ne renforceraient pas l’idée selon laquelle la peau blanche et la minceur restent la seule norme culturelle souhaitable qui attire inexorablement notre société. Cette idée qui nous ramène à la case départ, la case de l’existence d’une élite corporelle, est effrayante mais ne cesse de s’avérer vraie. Après tout, un standard reste et demeure un standard, il inspire la mode parce que validé par la masse, pour le meilleur mais surtout pour le pire. 


Dans la même édition